Chapitre I
L’ENFANT, UN ÊTRE À FORMER
NOUVEAUX LIEUX, NOUVELLES INSTITUTIONS
DES RÉGENTS ET D’ANCIENS ÉLÈVES TÉMOIGNENT
BIBLIOTHÈQUE SONORE

Les voyages (aussi) forment la jeunesse

L’humanisme, ce n’est pas seulement la lecture assidue de livres ardus et poussiéreux, ou l’acquisition de langues rares, loin s’en faut. Dès le XVIe siècle, bon nombre de savants, philosophes et hommes de lettres européens l’ont compris : il ne suffit pas de passer son temps en bibliothèque pour devenir un homme, il est essentiel de détourner ses yeux des « mots » (verba) pour aller voir directement les « choses » (res). Quel meilleur moyen que le voyage pour perfectionner son éducation ? Les adolescents ont ainsi à compléter leur éducation scolaire et à préparer leur entrée dans le monde, et la définition d’un humanisme « concret », faisant une place de choix aux voyages pédagogiques, voit le jour, parallèlement à l’humanisme érudit des belles-lettres.
Voyager, aller voir le monde de ses propres yeux, permet, comme le dit Montaigne, de frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, et de devenir, en somme, un peu moins idiot ! C’est que la pure érudition scolaire ne suffit pas : l’homme doit être considéré comme un être en devenir, c’est-à-dire un être à former (n’est-ce pas cette puissance de changement qui fait sa valeur ?). Or si les livres des bibliothèques sont nécessaires et nous apprennent quantité de choses utiles, le risque est de s’en tenir à la pure mémorisation des règles de la grammaire, de la rhétorique ou de la logique et de transformer les enfants en ânes chargés de livres. C’est là la fonction pédagogique des voyages : faire l’expérience du monde, rencontrer d’autres hommes, fréquenter d’autres milieux, parler d’autres langues, savoir se comporter de manière appropriée dans un pays étranger, c’est avoir l’occasion d’exercer non plus seulement sa mémoire, mais son jugement.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces voyages pédagogiques sont de purs moments de plaisir et de récréation. Au contraire, ils font l’objet de règles très précises. C’est pourquoi les humanistes de l’âge classique ont écrit autant de « méthodes » ou d’ « arts de voyager ». Où faut-il aller ? Combien de temps ? Avec qui ? Dans quels pays ? Pour quelles raisons ? Dans quel but ? À quel âge ? Un genre littéraire appelé « apodémique » se charge de répondre à toutes ces questions et de guider les pas des jeunes voyageurs. Ces méthodes apparaissent d’abord en Allemagne et en Suisse (avec des auteurs comme Theodor Zwinger – que Montaigne rencontra – ou Hieronymus Turler) et trouveront leur point d’achèvement, au XVIIIe siècle, avec les traités d’éducation destinés aux gentlemen voulant accomplir leur « Grand Tour ». Il est donc impensable de songer à traverser l’Europe sans une bonne méthode et un bon précepteur.
C’est là d’ailleurs tout le paradoxe de l’humanisme : pour aller voir le monde, et pour pouvoir dire que la culture scolaire ne suffit pas, il aura fallu auparavant écrire et lire des livres. On comprend mieux pourquoi Érasme, dans son Plan des études (De ratione studii), avait cette formule subtile : verborum prior, rerum potior. Cela signifie que si la connaissance des mots doit venir en premier, celle des choses a plus d’importance, car les choses ne nous étant connues que par ces signes que sont les mots, celui qui ignore le sens des paroles doit nécessairement aussi errer à l’aveuglette, divaguer, délirer, dans le jugement qu’il porte sur les choses.


À la Renaissance, la figure de l’âne est un lieu commun des satires littéraires et iconographiques de l’enseignement purement scolaire. Un proverbe consigné par Érasme dans les Adages dit « Asinus ad Lyram », et résume avec ironie l’inutilité d’un enseignement qui ne requerrait pas l’exercice du jugement : l’âne peut bien bouger les oreilles au son de la lyre, cela ne signifie pas qu’il « comprend » la musique. Cette gravure suggère un parallèle entre cet âne et les écoliers qui chahutent allègrement et ne comprennent guère les pages qu’ils sont en train de lire… « bêtement » !
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Âne à l’école, 1556 © The Metropolitan Museum of Art

À côté des voyages en France, en Hollande ou en Allemagne, le voyage d’Italie a toujours occupé une place privilégiée, suivant une tradition humaniste inaugurée par les promenades à Rome de Pétrarque (1304-1374). La vue des ruines de l’Italie réactive devant les yeux du voyageur une histoire grandiose : on explore non seulement l’espace, mais également le temps, les grands hommes que l’on rencontre sont aussi ceux d’un passé lointain. Au XVIe siècle, les gravures de l’artiste flamand Hieronymus Cock témoignent de ce goût pour les paysages de ruines antiques : très souvent, on y aperçoit deux personnages au premier plan, qui semblent tout petits face à la grandeur des monuments.
Hieronymus Cock, Ruines de Rome, 1550 © Université de Liège

Theodor Zwinger (1533-1588), humaniste protestant, médecin de formation, est né à Bâle et a voyagé en France et en Italie. Il est l’auteur d’une grande Méthode apodémique, qui a pour projet de « guérir » la jeunesse de ce mal ambiant qu’est le vagabondage. Cette méthode a ceci de particulier qu’elle se présente sous forme de tableaux synoptiques, c’est-à-dire d’arbres de distinctions en catégories et sous-catégories pouvant être visualisés « en un coup d’œil ». Zwinger décrit ici la « finalité », le « moyen », la « forme » et la « matière » du voyage, tout doit être savamment pensé !
Theodor Zwinger, Methodus apodemica, Bâle, E. Episcopius, 1577, f. β 3 r° © Bayerische Staatsbibliothek

Pour les humanistes, le voyage n’est pas une expérience solitaire, et les jeunes gens, même jusqu’à vingt ans, ont besoin d’un tuteur ou d’un précepteur pour les accompagner. Ce tableau montre le lien privilégié unissant, au premier plan, un adolescent dont le regard est tendu vers un objet situé hors-champ, et son précepteur, un ecclésiastique qui le surplombe et le fixe de son regard à la fois bienveillant et sévère, tout en l’invitant, par un geste ouvert de la main, à regarder quelque chose. On sait peu de choses de ce tableau, qui met en scène un moment d’enseignement « non scolaire ». La présence de colonnes et de ruines à l’arrière-plan ne pourrait-elle suggérer que la scène se déroule lors d’un voyage ?
Claude Lefebvre, Un précepteur et son élève © Paris, Musée du Louvre, Dist. RMN / Stéphane Maréchalle

Les voyages (aussi) forment la jeunesse

L’humanisme, ce n’est pas seulement la lecture assidue de livres ardus et poussiéreux, ou l’acquisition de langues rares, loin s’en faut. Dès le XVIe siècle, bon nombre de savants, philosophes et hommes de lettres européens l’ont compris : il ne suffit pas de passer son temps en bibliothèque pour devenir un homme, il est essentiel de détourner ses yeux des « mots » (verba) pour aller voir directement les « choses » (res). Quel meilleur moyen que le voyage pour perfectionner son éducation ? Les adolescents ont ainsi à compléter leur éducation scolaire et à préparer leur entrée dans le monde, et la définition d’un humanisme « concret », faisant une place de choix aux voyages pédagogiques, voit le jour, parallèlement à l’humanisme érudit des belles-lettres.
Voyager, aller voir le monde de ses propres yeux, permet, comme le dit Montaigne, de frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, et de devenir, en somme, un peu moins idiot ! C’est que la pure érudition scolaire ne suffit pas : l’homme doit être considéré comme un être en devenir, c’est-à-dire un être à former (n’est-ce pas cette puissance de changement qui fait sa valeur ?). Or si les livres des bibliothèques sont nécessaires et nous apprennent quantité de choses utiles, le risque est de s’en tenir à la pure mémorisation des règles de la grammaire, de la rhétorique ou de la logique et de transformer les enfants en ânes chargés de livres. C’est là la fonction pédagogique des voyages : faire l’expérience du monde, rencontrer d’autres hommes, fréquenter d’autres milieux, parler d’autres langues, savoir se comporter de manière appropriée dans un pays étranger, c’est avoir l’occasion d’exercer non plus seulement sa mémoire, mais son jugement.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces voyages pédagogiques sont de purs moments de plaisir et de récréation. Au contraire, ils font l’objet de règles très précises. C’est pourquoi les humanistes de l’âge classique ont écrit autant de « méthodes » ou d’ « arts de voyager ». Où faut-il aller ? Combien de temps ? Avec qui ? Dans quels pays ? Pour quelles raisons ? Dans quel but ? À quel âge ? Un genre littéraire appelé « apodémique » se charge de répondre à toutes ces questions et de guider les pas des jeunes voyageurs. Ces méthodes apparaissent d’abord en Allemagne et en Suisse (avec des auteurs comme Theodor Zwinger – que Montaigne rencontra – ou Hieronymus Turler) et trouveront leur point d’achèvement, au XVIIIe siècle, avec les traités d’éducation destinés aux gentlemen voulant accomplir leur « Grand Tour ». Il est donc impensable de songer à traverser l’Europe sans une bonne méthode et un bon précepteur.
C’est là d’ailleurs tout le paradoxe de l’humanisme : pour aller voir le monde, et pour pouvoir dire que la culture scolaire ne suffit pas, il aura fallu auparavant écrire et lire des livres. On comprend mieux pourquoi Érasme, dans son Plan des études (De ratione studii), avait cette formule subtile : verborum prior, rerum potior. Cela signifie que si la connaissance des mots doit venir en premier, celle des choses a plus d’importance, car les choses ne nous étant connues que par ces signes que sont les mots, celui qui ignore le sens des paroles doit nécessairement aussi errer à l’aveuglette, divaguer, délirer, dans le jugement qu’il porte sur les choses.


À la Renaissance, la figure de l’âne est un lieu commun des satires littéraires et iconographiques de l’enseignement purement scolaire. Un proverbe consigné par Érasme dans les Adages dit « Asinus ad Lyram », et résume avec ironie l’inutilité d’un enseignement qui ne requerrait pas l’exercice du jugement : l’âne peut bien bouger les oreilles au son de la lyre, cela ne signifie pas qu’il « comprend » la musique. Cette gravure suggère un parallèle entre cet âne et les écoliers qui chahutent allègrement et ne comprennent guère les pages qu’ils sont en train de lire… « bêtement » !
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Âne à l’école, 1556 © The Metropolitan Museum of Art

À côté des voyages en France, en Hollande ou en Allemagne, le voyage d’Italie a toujours occupé une place privilégiée, suivant une tradition humaniste inaugurée par les promenades à Rome de Pétrarque (1304-1374). La vue des ruines de l’Italie réactive devant les yeux du voyageur une histoire grandiose : on explore non seulement l’espace, mais également le temps, les grands hommes que l’on rencontre sont aussi ceux d’un passé lointain. Au XVIe siècle, les gravures de l’artiste flamand Hieronymus Cock témoignent de ce goût pour les paysages de ruines antiques : très souvent, on y aperçoit deux personnages au premier plan, qui semblent tout petits face à la grandeur des monuments.
Hieronymus Cock, Ruines de Rome, 1550 © Université de Liège

Theodor Zwinger (1533-1588), humaniste protestant, médecin de formation, est né à Bâle et a voyagé en France et en Italie. Il est l’auteur d’une grande Méthode apodémique, qui a pour projet de « guérir » la jeunesse de ce mal ambiant qu’est le vagabondage. Cette méthode a ceci de particulier qu’elle se présente sous forme de tableaux synoptiques, c’est-à-dire d’arbres de distinctions en catégories et sous-catégories pouvant être visualisés « en un coup d’œil ». Zwinger décrit ici la « finalité », le « moyen », la « forme » et la « matière » du voyage, tout doit être savamment pensé !
Theodor Zwinger, Methodus apodemica, Bâle, E. Episcopius, 1577, f. β 3 r° © Bayerische Staatsbibliothek

Pour les humanistes, le voyage n’est pas une expérience solitaire, et les jeunes gens, même jusqu’à vingt ans, ont besoin d’un tuteur ou d’un précepteur pour les accompagner. Ce tableau montre le lien privilégié unissant, au premier plan, un adolescent dont le regard est tendu vers un objet situé hors-champ, et son précepteur, un ecclésiastique qui le surplombe et le fixe de son regard à la fois bienveillant et sévère, tout en l’invitant, par un geste ouvert de la main, à regarder quelque chose. On sait peu de choses de ce tableau, qui met en scène un moment d’enseignement « non scolaire ». La présence de colonnes et de ruines à l’arrière-plan ne pourrait-elle suggérer que la scène se déroule lors d’un voyage ?
Claude Lefebvre, Un précepteur et son élève © Paris, Musée du Louvre, Dist. RMN / Stéphane Maréchalle

Les voyages (aussi) forment la jeunesse

L’humanisme, ce n’est pas seulement la lecture assidue de livres ardus et poussiéreux, ou l’acquisition de langues rares, loin s’en faut. Dès le XVIe siècle, bon nombre de savants, philosophes et hommes de lettres européens l’ont compris : il ne suffit pas de passer son temps en bibliothèque pour devenir un homme, il est essentiel de détourner ses yeux des « mots » (verba) pour aller voir directement les « choses » (res). Quel meilleur moyen que le voyage pour perfectionner son éducation ? Les adolescents ont ainsi à compléter leur éducation scolaire et à préparer leur entrée dans le monde, et la définition d’un humanisme « concret », faisant une place de choix aux voyages pédagogiques, voit le jour, parallèlement à l’humanisme érudit des belles-lettres.
Voyager, aller voir le monde de ses propres yeux, permet, comme le dit Montaigne, de frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, et de devenir, en somme, un peu moins idiot ! C’est que la pure érudition scolaire ne suffit pas : l’homme doit être considéré comme un être en devenir, c’est-à-dire un être à former (n’est-ce pas cette puissance de changement qui fait sa valeur ?). Or si les livres des bibliothèques sont nécessaires et nous apprennent quantité de choses utiles, le risque est de s’en tenir à la pure mémorisation des règles de la grammaire, de la rhétorique ou de la logique et de transformer les enfants en ânes chargés de livres. C’est là la fonction pédagogique des voyages : faire l’expérience du monde, rencontrer d’autres hommes, fréquenter d’autres milieux, parler d’autres langues, savoir se comporter de manière appropriée dans un pays étranger, c’est avoir l’occasion d’exercer non plus seulement sa mémoire, mais son jugement.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces voyages pédagogiques sont de purs moments de plaisir et de récréation. Au contraire, ils font l’objet de règles très précises. C’est pourquoi les humanistes de l’âge classique ont écrit autant de « méthodes » ou d’ « arts de voyager ». Où faut-il aller ? Combien de temps ? Avec qui ? Dans quels pays ? Pour quelles raisons ? Dans quel but ? À quel âge ? Un genre littéraire appelé « apodémique » se charge de répondre à toutes ces questions et de guider les pas des jeunes voyageurs. Ces méthodes apparaissent d’abord en Allemagne et en Suisse (avec des auteurs comme Theodor Zwinger – que Montaigne rencontra – ou Hieronymus Turler) et trouveront leur point d’achèvement, au XVIIIe siècle, avec les traités d’éducation destinés aux gentlemen voulant accomplir leur « Grand Tour ». Il est donc impensable de songer à traverser l’Europe sans une bonne méthode et un bon précepteur.
C’est là d’ailleurs tout le paradoxe de l’humanisme : pour aller voir le monde, et pour pouvoir dire que la culture scolaire ne suffit pas, il aura fallu auparavant écrire et lire des livres. On comprend mieux pourquoi Érasme, dans son Plan des études (De ratione studii), avait cette formule subtile : verborum prior, rerum potior. Cela signifie que si la connaissance des mots doit venir en premier, celle des choses a plus d’importance, car les choses ne nous étant connues que par ces signes que sont les mots, celui qui ignore le sens des paroles doit nécessairement aussi errer à l’aveuglette, divaguer, délirer, dans le jugement qu’il porte sur les choses.


À la Renaissance, la figure de l’âne est un lieu commun des satires littéraires et iconographiques de l’enseignement purement scolaire. Un proverbe consigné par Érasme dans les Adages dit « Asinus ad Lyram », et résume avec ironie l’inutilité d’un enseignement qui ne requerrait pas l’exercice du jugement : l’âne peut bien bouger les oreilles au son de la lyre, cela ne signifie pas qu’il « comprend » la musique. Cette gravure suggère un parallèle entre cet âne et les écoliers qui chahutent allègrement et ne comprennent guère les pages qu’ils sont en train de lire… « bêtement » !
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Âne à l’école, 1556 © The Metropolitan Museum of Art

À côté des voyages en France, en Hollande ou en Allemagne, le voyage d’Italie a toujours occupé une place privilégiée, suivant une tradition humaniste inaugurée par les promenades à Rome de Pétrarque (1304-1374). La vue des ruines de l’Italie réactive devant les yeux du voyageur une histoire grandiose : on explore non seulement l’espace, mais également le temps, les grands hommes que l’on rencontre sont aussi ceux d’un passé lointain. Au XVIe siècle, les gravures de l’artiste flamand Hieronymus Cock témoignent de ce goût pour les paysages de ruines antiques : très souvent, on y aperçoit deux personnages au premier plan, qui semblent tout petits face à la grandeur des monuments.
Hieronymus Cock, Ruines de Rome, 1550 © Université de Liège

Theodor Zwinger (1533-1588), humaniste protestant, médecin de formation, est né à Bâle et a voyagé en France et en Italie. Il est l’auteur d’une grande Méthode apodémique, qui a pour projet de « guérir » la jeunesse de ce mal ambiant qu’est le vagabondage. Cette méthode a ceci de particulier qu’elle se présente sous forme de tableaux synoptiques, c’est-à-dire d’arbres de distinctions en catégories et sous-catégories pouvant être visualisés « en un coup d’œil ». Zwinger décrit ici la « finalité », le « moyen », la « forme » et la « matière » du voyage, tout doit être savamment pensé !
Theodor Zwinger, Methodus apodemica, Bâle, E. Episcopius, 1577, f. β 3 r° © Bayerische Staatsbibliothek

Pour les humanistes, le voyage n’est pas une expérience solitaire, et les jeunes gens, même jusqu’à vingt ans, ont besoin d’un tuteur ou d’un précepteur pour les accompagner. Ce tableau montre le lien privilégié unissant, au premier plan, un adolescent dont le regard est tendu vers un objet situé hors-champ, et son précepteur, un ecclésiastique qui le surplombe et le fixe de son regard à la fois bienveillant et sévère, tout en l’invitant, par un geste ouvert de la main, à regarder quelque chose. On sait peu de choses de ce tableau, qui met en scène un moment d’enseignement « non scolaire ». La présence de colonnes et de ruines à l’arrière-plan ne pourrait-elle suggérer que la scène se déroule lors d’un voyage ?
Claude Lefebvre, Un précepteur et son élève © Paris, Musée du Louvre, Dist. RMN / Stéphane Maréchalle


Les voyages (aussi) forment la jeunesse

L’humanisme, ce n’est pas seulement la lecture assidue de livres ardus et poussiéreux, ou l’acquisition de langues rares, loin s’en faut. Dès le XVIe siècle, bon nombre de savants, philosophes et hommes de lettres européens l’ont compris : il ne suffit pas de passer son temps en bibliothèque pour devenir un homme, il est essentiel de détourner ses yeux des « mots » (verba) pour aller voir directement les « choses » (res). Quel meilleur moyen que le voyage pour perfectionner son éducation ? Les adolescents ont ainsi à compléter leur éducation scolaire et à préparer leur entrée dans le monde, et la définition d’un humanisme « concret », faisant une place de choix aux voyages pédagogiques, voit le jour, parallèlement à l’humanisme érudit des belles-lettres.
Voyager, aller voir le monde de ses propres yeux, permet, comme le dit Montaigne, de frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, et de devenir, en somme, un peu moins idiot ! C’est que la pure érudition scolaire ne suffit pas : l’homme doit être considéré comme un être en devenir, c’est-à-dire un être à former (n’est-ce pas cette puissance de changement qui fait sa valeur ?). Or si les livres des bibliothèques sont nécessaires et nous apprennent quantité de choses utiles, le risque est de s’en tenir à la pure mémorisation des règles de la grammaire, de la rhétorique ou de la logique et de transformer les enfants en ânes chargés de livres. C’est là la fonction pédagogique des voyages : faire l’expérience du monde, rencontrer d’autres hommes, fréquenter d’autres milieux, parler d’autres langues, savoir se comporter de manière appropriée dans un pays étranger, c’est avoir l’occasion d’exercer non plus seulement sa mémoire, mais son jugement.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces voyages pédagogiques sont de purs moments de plaisir et de récréation. Au contraire, ils font l’objet de règles très précises. C’est pourquoi les humanistes de l’âge classique ont écrit autant de « méthodes » ou d’ « arts de voyager ». Où faut-il aller ? Combien de temps ? Avec qui ? Dans quels pays ? Pour quelles raisons ? Dans quel but ? À quel âge ? Un genre littéraire appelé « apodémique » se charge de répondre à toutes ces questions et de guider les pas des jeunes voyageurs. Ces méthodes apparaissent d’abord en Allemagne et en Suisse (avec des auteurs comme Theodor Zwinger – que Montaigne rencontra – ou Hieronymus Turler) et trouveront leur point d’achèvement, au XVIIIe siècle, avec les traités d’éducation destinés aux gentlemen voulant accomplir leur « Grand Tour ». Il est donc impensable de songer à traverser l’Europe sans une bonne méthode et un bon précepteur.
C’est là d’ailleurs tout le paradoxe de l’humanisme : pour aller voir le monde, et pour pouvoir dire que la culture scolaire ne suffit pas, il aura fallu auparavant écrire et lire des livres. On comprend mieux pourquoi Érasme, dans son Plan des études (De ratione studii), avait cette formule subtile : verborum prior, rerum potior. Cela signifie que si la connaissance des mots doit venir en premier, celle des choses a plus d’importance, car les choses ne nous étant connues que par ces signes que sont les mots, celui qui ignore le sens des paroles doit nécessairement aussi errer à l’aveuglette, divaguer, délirer, dans le jugement qu’il porte sur les choses.


À la Renaissance, la figure de l’âne est un lieu commun des satires littéraires et iconographiques de l’enseignement purement scolaire. Un proverbe consigné par Érasme dans les Adages dit « Asinus ad Lyram », et résume avec ironie l’inutilité d’un enseignement qui ne requerrait pas l’exercice du jugement : l’âne peut bien bouger les oreilles au son de la lyre, cela ne signifie pas qu’il « comprend » la musique. Cette gravure suggère un parallèle entre cet âne et les écoliers qui chahutent allègrement et ne comprennent guère les pages qu’ils sont en train de lire… « bêtement » !
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Âne à l’école, 1556 © The Metropolitan Museum of Art

À côté des voyages en France, en Hollande ou en Allemagne, le voyage d’Italie a toujours occupé une place privilégiée, suivant une tradition humaniste inaugurée par les promenades à Rome de Pétrarque (1304-1374). La vue des ruines de l’Italie réactive devant les yeux du voyageur une histoire grandiose : on explore non seulement l’espace, mais également le temps, les grands hommes que l’on rencontre sont aussi ceux d’un passé lointain. Au XVIe siècle, les gravures de l’artiste flamand Hieronymus Cock témoignent de ce goût pour les paysages de ruines antiques : très souvent, on y aperçoit deux personnages au premier plan, qui semblent tout petits face à la grandeur des monuments.
Hieronymus Cock, Ruines de Rome, 1550 © Université de Liège

Theodor Zwinger (1533-1588), humaniste protestant, médecin de formation, est né à Bâle et a voyagé en France et en Italie. Il est l’auteur d’une grande Méthode apodémique, qui a pour projet de « guérir » la jeunesse de ce mal ambiant qu’est le vagabondage. Cette méthode a ceci de particulier qu’elle se présente sous forme de tableaux synoptiques, c’est-à-dire d’arbres de distinctions en catégories et sous-catégories pouvant être visualisés « en un coup d’œil ». Zwinger décrit ici la « finalité », le « moyen », la « forme » et la « matière » du voyage, tout doit être savamment pensé !
Theodor Zwinger, Methodus apodemica, Bâle, E. Episcopius, 1577, f. β 3 r° © Bayerische Staatsbibliothek

Pour les humanistes, le voyage n’est pas une expérience solitaire, et les jeunes gens, même jusqu’à vingt ans, ont besoin d’un tuteur ou d’un précepteur pour les accompagner. Ce tableau montre le lien privilégié unissant, au premier plan, un adolescent dont le regard est tendu vers un objet situé hors-champ, et son précepteur, un ecclésiastique qui le surplombe et le fixe de son regard à la fois bienveillant et sévère, tout en l’invitant, par un geste ouvert de la main, à regarder quelque chose. On sait peu de choses de ce tableau, qui met en scène un moment d’enseignement « non scolaire ». La présence de colonnes et de ruines à l’arrière-plan ne pourrait-elle suggérer que la scène se déroule lors d’un voyage ?
Claude Lefebvre, Un précepteur et son élève © Paris, Musée du Louvre, Dist. RMN / Stéphane Maréchalle
