Chapitre II
L’ENFANT, UN ÊTRE À FORMER
NOUVEAUX LIEUX, NOUVELLES INSTITUTIONS
DES RÉGENTS ET D’ANCIENS ÉLÈVES TÉMOIGNENT
BIBLIOTHÈQUE SONORE

La Flèche, un lieu pensé pour l’éducation

Le collège Henri-IV est fondé en 1603. Le cadre de La Flèche n’a pas été choisi par les Jésuites – qui enseignaient dans de plus grandes villes – mais par le fondateur, Henri IV, roi récemment converti au catholicisme qui entend donner ce château personnel aux Jésuites en gage de sincérité. Cette conversion de cœur est symbolisée par le don de son cœur dont on peut voir l’urne dans la chapelle du Prytanée.
Les Jésuites souhaitent éduquer sans effrayer : c’est pourquoi l’orientation de la chapelle laisse entrer la lumière à flots par les hautes fenêtres aux vitraux neutres. Cette lumière réfléchie par les murs blancs en tuffeau (sorte de craie) montre que la foi éclaire l’esprit et le rassure ; le mélange baroque des marbres en agrémente l’austérité.
Dans cette résidence royale changée en maison d’éducation, les différents espaces sont transformés en premier internat de France afin de pouvoir accueillir plus de 1000 élèves, mais quelques signes sont conservés afin de perpétuer non seulement le souvenir du roi fondateur (armes de France, buste du roi, butte Henri IV dans le jardin des Pères) mais aussi du pacte de confiance rétabli entre le pouvoir et la congrégation religieuse chargée de l’enseignement.
De même que les cours déterminent trois lieux de vie (cour des pensionnaires, cour des classes, cour des Pères), les jardins sont répartis en trois espaces dédiés : une partie boisée (Bois de Navarre) et des prés pour la récréation ou l’exercice des corps des pensionnaires, un jardin clos organisé en parterres pour les Pères qui sert de retrait méditatif ou de jardin d’apparat pour accueillir les personnalités de passage.
Deux autres lieux d’apparat situés en face de l’église ont disparu : la Salle des actes où avaient lieu la soutenance des thèses, les représentations théâtrales et les messes avant l’achèvement de l’église, et la Salle monumentale des Piliers qui accueillait la bibliothèque avant son transfert après la Révolution dans le lieu actuel. Le parquet d’origine servait aussi à l’émulation des élèves : ceux qui s’exerçaient aux joutes oratoires étaient disposés sur les dalles comme sur un damier et avançaient en fonction du succès de leur réponse.
La pédagogie des Jésuites est essentiellement orientée vers la maîtrise de la rhétorique et de la langue latine, comme en témoignent la Ratio studiorum (Programme des études) ou un cahier d’élève retrouvé. La rhétorique (art du langage pour persuader) clôt le cursus des humanités qui consiste dans la pratique de l’imitation ou le commentaire de textes antiques latins et grecs expurgés pour être conformes à la morale chrétienne. Soucieux de s’adapter à l’âge des enfants, les Jésuites favorisent l’usage des fables (antiques ou modernes) souvent illustrées non seulement pour faciliter l’acceptation ou la mémorisation de devises morales, mais aussi pour l’apprentissage des langues anciennes.
La concurrence avec l’Académie protestante de Saumur pousse les Jésuites à moins utiliser les manuels expurgés mis au point par certains d’entre eux que ceux de Port-Royal, lieu d’éducation janséniste, comme en témoignent les ouvrages laissés par les Jésuites lors de leur bannissement en 1762, qui se trouvent dans la bibliothèque actuelle.




Le monogramme latin des Jésuites IHS (Humble Société de Jésus) reprend celui de la chrétienté (Jésus Sauveur des Hommes). On le trouve sur plusieurs portes mais aussi en filigrane dans le papier d’ouvrages commandités par les Jésuites © Bibliothèque du Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


Tableau du Jardin allégorique des Jésuites, s.n., s.d., vers milieu XVIIIe siècle, daté d’après la facture et le dédicataire (Antoine Delagrave, entre 1736 et 1762) a été restitué par le père Fougeray, ancien chapelain du Prytanée, à la Restauration. La devise latine portée sur le phylactère dit : Ainsi bien cultivés, ils portent des fruits remarquables. Le tableau se trouve aujourd’hui dans le vestibule de la bibliothèque Henri IV © Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


À la fin du cursus scolaire, à l’issue du cycle de philosophie, les élèves préparent une thèse qu’ils défendent publiquement. Matthieu du Tertre Douart défend en 1689 une thèse en logique et en physique, dans laquelle il discute les conceptions de Descartes, l’élève le plus célèbre de La Flèche.
Matthieu du Tertre Douart, Physica universalis [thèse soutenue au collège royal de La Flèche], 1689 © Médiathèque Louis Aragon, Le Mans, MS B 745 (Photo : NW).


Le théâtre joue un rôle important dans la pédagogie jésuite. Térence n’est pas un auteur recommandé dans le Ratio Studiorum, sûrement en raison de la présence des personnages grossiers qui peuplent ses pièces comiques. Les Pères jésuites procurent aux élèves les comédies de Térence en version expurgée pour ne pas heurter leur moralité, mais ils possèdent aussi des éditions complètes comme celle-ci, imprimée à la fin du XVe siècle. L’ouvrage est annoté et les gravures sont souvent coloriées, ce qui témoigne de l’intérêt porté à cet incunable par les lecteurs.
Térence, Comoediae. Terentii cum directorio, glosa interlineali, commentariis, Strasbourg, J. Gruninger, 1496 (gravure du frontispice) © Prytanée National Militaire (Photo : NW)



Fables à inventer sur une morale donnée dans un cahier de rhétorique. Il s’agit d’un cahier de classe de seconde année de devoirs de rhétorique dictés au collège royal de La Flèche (depuis le mardi 22 octobre jusqu’au lundi 1er septembre 1766), Collège royal militaire de La Flèche, 1766-1774, 269 p., rel. peau ret. teinte, 23 cm x 17 cm © Musée Brution, MS-Musée (Photo : Sylvie Tisserand)


Dans le collège de La Flèche, on utilise les manuels jansénistes, par exemple la Nouvelle methode pour apprendre facilement la langue greque de Claude Lancelot. Ces livres ne sont pas approuvés officiellement pour l’enseignement. Les pages de titre des manuels de Port-Royal sont donc ôtées par les Pères jésuites pour contourner la censure.
Le segment de rayonnage correspondant aux manuels jansénistes dans la bibliothèque du Prytanée © Photo : Sylvie Tisserand

La Flèche, un lieu pensé pour l’éducation

Le collège Henri-IV est fondé en 1603. Le cadre de La Flèche n’a pas été choisi par les Jésuites – qui enseignaient dans de plus grandes villes – mais par le fondateur, Henri IV, roi récemment converti au catholicisme qui entend donner ce château personnel aux Jésuites en gage de sincérité. Cette conversion de cœur est symbolisée par le don de son cœur dont on peut voir l’urne dans la chapelle du Prytanée.
Les Jésuites souhaitent éduquer sans effrayer : c’est pourquoi l’orientation de la chapelle laisse entrer la lumière à flots par les hautes fenêtres aux vitraux neutres. Cette lumière réfléchie par les murs blancs en tuffeau (sorte de craie) montre que la foi éclaire l’esprit et le rassure ; le mélange baroque des marbres en agrémente l’austérité.
Dans cette résidence royale changée en maison d’éducation, les différents espaces sont transformés en premier internat de France afin de pouvoir accueillir plus de 1000 élèves, mais quelques signes sont conservés afin de perpétuer non seulement le souvenir du roi fondateur (armes de France, buste du roi, butte Henri IV dans le jardin des Pères) mais aussi du pacte de confiance rétabli entre le pouvoir et la congrégation religieuse chargée de l’enseignement.
De même que les cours déterminent trois lieux de vie (cour des pensionnaires, cour des classes, cour des Pères), les jardins sont répartis en trois espaces dédiés : une partie boisée (Bois de Navarre) et des prés pour la récréation ou l’exercice des corps des pensionnaires, un jardin clos organisé en parterres pour les Pères qui sert de retrait méditatif ou de jardin d’apparat pour accueillir les personnalités de passage.
Deux autres lieux d’apparat situés en face de l’église ont disparu : la Salle des actes où avaient lieu la soutenance des thèses, les représentations théâtrales et les messes avant l’achèvement de l’église, et la Salle monumentale des Piliers qui accueillait la bibliothèque avant son transfert après la Révolution dans le lieu actuel. Le parquet d’origine servait aussi à l’émulation des élèves : ceux qui s’exerçaient aux joutes oratoires étaient disposés sur les dalles comme sur un damier et avançaient en fonction du succès de leur réponse.
La pédagogie des Jésuites est essentiellement orientée vers la maîtrise de la rhétorique et de la langue latine, comme en témoignent la Ratio studiorum (Programme des études) ou un cahier d’élève retrouvé. La rhétorique (art du langage pour persuader) clôt le cursus des humanités qui consiste dans la pratique de l’imitation ou le commentaire de textes antiques latins et grecs expurgés pour être conformes à la morale chrétienne. Soucieux de s’adapter à l’âge des enfants, les Jésuites favorisent l’usage des fables (antiques ou modernes) souvent illustrées non seulement pour faciliter l’acceptation ou la mémorisation de devises morales, mais aussi pour l’apprentissage des langues anciennes.
La concurrence avec l’Académie protestante de Saumur pousse les Jésuites à moins utiliser les manuels expurgés mis au point par certains d’entre eux que ceux de Port-Royal, lieu d’éducation janséniste, comme en témoignent les ouvrages laissés par les Jésuites lors de leur bannissement en 1762, qui se trouvent dans la bibliothèque actuelle.




Le monogramme latin des Jésuites IHS (Humble Société de Jésus) reprend celui de la chrétienté (Jésus Sauveur des Hommes). On le trouve sur plusieurs portes mais aussi en filigrane dans le papier d’ouvrages commandités par les Jésuites © Bibliothèque du Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


Tableau du Jardin allégorique des Jésuites, s.n., s.d., vers milieu XVIIIe siècle, daté d’après la facture et le dédicataire (Antoine Delagrave, entre 1736 et 1762) a été restitué par le père Fougeray, ancien chapelain du Prytanée, à la Restauration. La devise latine portée sur le phylactère dit : Ainsi bien cultivés, ils portent des fruits remarquables. Le tableau se trouve aujourd’hui dans le vestibule de la bibliothèque Henri IV © Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


À la fin du cursus scolaire, à l’issue du cycle de philosophie, les élèves préparent une thèse qu’ils défendent publiquement. Matthieu du Tertre Douart défend en 1689 une thèse en logique et en physique, dans laquelle il discute les conceptions de Descartes, l’élève le plus célèbre de La Flèche.
Matthieu du Tertre Douart, Physica universalis [thèse soutenue au collège royal de La Flèche], 1689 © Médiathèque Louis Aragon, Le Mans, MS B 745 (Photo : NW).


Le théâtre joue un rôle important dans la pédagogie jésuite. Térence n’est pas un auteur recommandé dans le Ratio Studiorum, sûrement en raison de la présence des personnages grossiers qui peuplent ses pièces comiques. Les Pères jésuites procurent aux élèves les comédies de Térence en version expurgée pour ne pas heurter leur moralité, mais ils possèdent aussi des éditions complètes comme celle-ci, imprimée à la fin du XVe siècle. L’ouvrage est annoté et les gravures sont souvent coloriées, ce qui témoigne de l’intérêt porté à cet incunable par les lecteurs.
Térence, Comoediae. Terentii cum directorio, glosa interlineali, commentariis, Strasbourg, J. Gruninger, 1496 (gravure du frontispice) © Prytanée National Militaire (Photo : NW)



Fables à inventer sur une morale donnée dans un cahier de rhétorique. Il s’agit d’un cahier de classe de seconde année de devoirs de rhétorique dictés au collège royal de La Flèche (depuis le mardi 22 octobre jusqu’au lundi 1er septembre 1766), Collège royal militaire de La Flèche, 1766-1774, 269 p., rel. peau ret. teinte, 23 cm x 17 cm © Musée Brution, MS-Musée (Photo : Sylvie Tisserand)


Dans le collège de La Flèche, on utilise les manuels jansénistes, par exemple la Nouvelle methode pour apprendre facilement la langue greque de Claude Lancelot. Ces livres ne sont pas approuvés officiellement pour l’enseignement. Les pages de titre des manuels de Port-Royal sont donc ôtées par les Pères jésuites pour contourner la censure.
Le segment de rayonnage correspondant aux manuels jansénistes dans la bibliothèque du Prytanée © Photo : Sylvie Tisserand

La Flèche, un lieu pensé pour l’éducation

Le collège Henri-IV est fondé en 1603. Le cadre de La Flèche n’a pas été choisi par les Jésuites – qui enseignaient dans de plus grandes villes – mais par le fondateur, Henri IV, roi récemment converti au catholicisme qui entend donner ce château personnel aux Jésuites en gage de sincérité. Cette conversion de cœur est symbolisée par le don de son cœur dont on peut voir l’urne dans la chapelle du Prytanée.
Les Jésuites souhaitent éduquer sans effrayer : c’est pourquoi l’orientation de la chapelle laisse entrer la lumière à flots par les hautes fenêtres aux vitraux neutres. Cette lumière réfléchie par les murs blancs en tuffeau (sorte de craie) montre que la foi éclaire l’esprit et le rassure ; le mélange baroque des marbres en agrémente l’austérité.
Dans cette résidence royale changée en maison d’éducation, les différents espaces sont transformés en premier internat de France afin de pouvoir accueillir plus de 1000 élèves, mais quelques signes sont conservés afin de perpétuer non seulement le souvenir du roi fondateur (armes de France, buste du roi, butte Henri IV dans le jardin des Pères) mais aussi du pacte de confiance rétabli entre le pouvoir et la congrégation religieuse chargée de l’enseignement.
De même que les cours déterminent trois lieux de vie (cour des pensionnaires, cour des classes, cour des Pères), les jardins sont répartis en trois espaces dédiés : une partie boisée (Bois de Navarre) et des prés pour la récréation ou l’exercice des corps des pensionnaires, un jardin clos organisé en parterres pour les Pères qui sert de retrait méditatif ou de jardin d’apparat pour accueillir les personnalités de passage.
Deux autres lieux d’apparat situés en face de l’église ont disparu : la Salle des actes où avaient lieu la soutenance des thèses, les représentations théâtrales et les messes avant l’achèvement de l’église, et la Salle monumentale des Piliers qui accueillait la bibliothèque avant son transfert après la Révolution dans le lieu actuel. Le parquet d’origine servait aussi à l’émulation des élèves : ceux qui s’exerçaient aux joutes oratoires étaient disposés sur les dalles comme sur un damier et avançaient en fonction du succès de leur réponse.
La pédagogie des Jésuites est essentiellement orientée vers la maîtrise de la rhétorique et de la langue latine, comme en témoignent la Ratio studiorum (Programme des études) ou un cahier d’élève retrouvé. La rhétorique (art du langage pour persuader) clôt le cursus des humanités qui consiste dans la pratique de l’imitation ou le commentaire de textes antiques latins et grecs expurgés pour être conformes à la morale chrétienne. Soucieux de s’adapter à l’âge des enfants, les Jésuites favorisent l’usage des fables (antiques ou modernes) souvent illustrées non seulement pour faciliter l’acceptation ou la mémorisation de devises morales, mais aussi pour l’apprentissage des langues anciennes.
La concurrence avec l’Académie protestante de Saumur pousse les Jésuites à moins utiliser les manuels expurgés mis au point par certains d’entre eux que ceux de Port-Royal, lieu d’éducation janséniste, comme en témoignent les ouvrages laissés par les Jésuites lors de leur bannissement en 1762, qui se trouvent dans la bibliothèque actuelle.




Le monogramme latin des Jésuites IHS (Humble Société de Jésus) reprend celui de la chrétienté (Jésus Sauveur des Hommes). On le trouve sur plusieurs portes mais aussi en filigrane dans le papier d’ouvrages commandités par les Jésuites © Bibliothèque du Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


Tableau du Jardin allégorique des Jésuites, s.n., s.d., vers milieu XVIIIe siècle, daté d’après la facture et le dédicataire (Antoine Delagrave, entre 1736 et 1762) a été restitué par le père Fougeray, ancien chapelain du Prytanée, à la Restauration. La devise latine portée sur le phylactère dit : Ainsi bien cultivés, ils portent des fruits remarquables. Le tableau se trouve aujourd’hui dans le vestibule de la bibliothèque Henri IV © Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


À la fin du cursus scolaire, à l’issue du cycle de philosophie, les élèves préparent une thèse qu’ils défendent publiquement. Matthieu du Tertre Douart défend en 1689 une thèse en logique et en physique, dans laquelle il discute les conceptions de Descartes, l’élève le plus célèbre de La Flèche.
Matthieu du Tertre Douart, Physica universalis [thèse soutenue au collège royal de La Flèche], 1689 © Médiathèque Louis Aragon, Le Mans, MS B 745 (Photo : NW).


Le théâtre joue un rôle important dans la pédagogie jésuite. Térence n’est pas un auteur recommandé dans le Ratio Studiorum, sûrement en raison de la présence des personnages grossiers qui peuplent ses pièces comiques. Les Pères jésuites procurent aux élèves les comédies de Térence en version expurgée pour ne pas heurter leur moralité, mais ils possèdent aussi des éditions complètes comme celle-ci, imprimée à la fin du XVe siècle. L’ouvrage est annoté et les gravures sont souvent coloriées, ce qui témoigne de l’intérêt porté à cet incunable par les lecteurs.
Térence, Comoediae. Terentii cum directorio, glosa interlineali, commentariis, Strasbourg, J. Gruninger, 1496 (gravure du frontispice) © Prytanée National Militaire (Photo : NW)



Fables à inventer sur une morale donnée dans un cahier de rhétorique. Il s’agit d’un cahier de classe de seconde année de devoirs de rhétorique dictés au collège royal de La Flèche (depuis le mardi 22 octobre jusqu’au lundi 1er septembre 1766), Collège royal militaire de La Flèche, 1766-1774, 269 p., rel. peau ret. teinte, 23 cm x 17 cm © Musée Brution, MS-Musée (Photo : Sylvie Tisserand)


Dans le collège de La Flèche, on utilise les manuels jansénistes, par exemple la Nouvelle methode pour apprendre facilement la langue greque de Claude Lancelot. Ces livres ne sont pas approuvés officiellement pour l’enseignement. Les pages de titre des manuels de Port-Royal sont donc ôtées par les Pères jésuites pour contourner la censure.
Le segment de rayonnage correspondant aux manuels jansénistes dans la bibliothèque du Prytanée © Photo : Sylvie Tisserand


La Flèche, un lieu pensé pour l’éducation

Le collège Henri-IV est fondé en 1603. Le cadre de La Flèche n’a pas été choisi par les Jésuites – qui enseignaient dans de plus grandes villes – mais par le fondateur, Henri IV, roi récemment converti au catholicisme qui entend donner ce château personnel aux Jésuites en gage de sincérité. Cette conversion de cœur est symbolisée par le don de son cœur dont on peut voir l’urne dans la chapelle du Prytanée.
Les Jésuites souhaitent éduquer sans effrayer : c’est pourquoi l’orientation de la chapelle laisse entrer la lumière à flots par les hautes fenêtres aux vitraux neutres. Cette lumière réfléchie par les murs blancs en tuffeau (sorte de craie) montre que la foi éclaire l’esprit et le rassure ; le mélange baroque des marbres en agrémente l’austérité.
Dans cette résidence royale changée en maison d’éducation, les différents espaces sont transformés en premier internat de France afin de pouvoir accueillir plus de 1000 élèves, mais quelques signes sont conservés afin de perpétuer non seulement le souvenir du roi fondateur (armes de France, buste du roi, butte Henri IV dans le jardin des Pères) mais aussi du pacte de confiance rétabli entre le pouvoir et la congrégation religieuse chargée de l’enseignement.
De même que les cours déterminent trois lieux de vie (cour des pensionnaires, cour des classes, cour des Pères), les jardins sont répartis en trois espaces dédiés : une partie boisée (Bois de Navarre) et des prés pour la récréation ou l’exercice des corps des pensionnaires, un jardin clos organisé en parterres pour les Pères qui sert de retrait méditatif ou de jardin d’apparat pour accueillir les personnalités de passage.
Deux autres lieux d’apparat situés en face de l’église ont disparu : la Salle des actes où avaient lieu la soutenance des thèses, les représentations théâtrales et les messes avant l’achèvement de l’église, et la Salle monumentale des Piliers qui accueillait la bibliothèque avant son transfert après la Révolution dans le lieu actuel. Le parquet d’origine servait aussi à l’émulation des élèves : ceux qui s’exerçaient aux joutes oratoires étaient disposés sur les dalles comme sur un damier et avançaient en fonction du succès de leur réponse.
La pédagogie des Jésuites est essentiellement orientée vers la maîtrise de la rhétorique et de la langue latine, comme en témoignent la Ratio studiorum (Programme des études) ou un cahier d’élève retrouvé. La rhétorique (art du langage pour persuader) clôt le cursus des humanités qui consiste dans la pratique de l’imitation ou le commentaire de textes antiques latins et grecs expurgés pour être conformes à la morale chrétienne. Soucieux de s’adapter à l’âge des enfants, les Jésuites favorisent l’usage des fables (antiques ou modernes) souvent illustrées non seulement pour faciliter l’acceptation ou la mémorisation de devises morales, mais aussi pour l’apprentissage des langues anciennes.
La concurrence avec l’Académie protestante de Saumur pousse les Jésuites à moins utiliser les manuels expurgés mis au point par certains d’entre eux que ceux de Port-Royal, lieu d’éducation janséniste, comme en témoignent les ouvrages laissés par les Jésuites lors de leur bannissement en 1762, qui se trouvent dans la bibliothèque actuelle.




Le monogramme latin des Jésuites IHS (Humble Société de Jésus) reprend celui de la chrétienté (Jésus Sauveur des Hommes). On le trouve sur plusieurs portes mais aussi en filigrane dans le papier d’ouvrages commandités par les Jésuites © Bibliothèque du Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


Tableau du Jardin allégorique des Jésuites, s.n., s.d., vers milieu XVIIIe siècle, daté d’après la facture et le dédicataire (Antoine Delagrave, entre 1736 et 1762) a été restitué par le père Fougeray, ancien chapelain du Prytanée, à la Restauration. La devise latine portée sur le phylactère dit : Ainsi bien cultivés, ils portent des fruits remarquables. Le tableau se trouve aujourd’hui dans le vestibule de la bibliothèque Henri IV © Prytanée National Militaire (Photo : Sylvie Tisserand)


À la fin du cursus scolaire, à l’issue du cycle de philosophie, les élèves préparent une thèse qu’ils défendent publiquement. Matthieu du Tertre Douart défend en 1689 une thèse en logique et en physique, dans laquelle il discute les conceptions de Descartes, l’élève le plus célèbre de La Flèche.
Matthieu du Tertre Douart, Physica universalis [thèse soutenue au collège royal de La Flèche], 1689 © Médiathèque Louis Aragon, Le Mans, MS B 745 (Photo : NW).


Le théâtre joue un rôle important dans la pédagogie jésuite. Térence n’est pas un auteur recommandé dans le Ratio Studiorum, sûrement en raison de la présence des personnages grossiers qui peuplent ses pièces comiques. Les Pères jésuites procurent aux élèves les comédies de Térence en version expurgée pour ne pas heurter leur moralité, mais ils possèdent aussi des éditions complètes comme celle-ci, imprimée à la fin du XVe siècle. L’ouvrage est annoté et les gravures sont souvent coloriées, ce qui témoigne de l’intérêt porté à cet incunable par les lecteurs.
Térence, Comoediae. Terentii cum directorio, glosa interlineali, commentariis, Strasbourg, J. Gruninger, 1496 (gravure du frontispice) © Prytanée National Militaire (Photo : NW)



Fables à inventer sur une morale donnée dans un cahier de rhétorique. Il s’agit d’un cahier de classe de seconde année de devoirs de rhétorique dictés au collège royal de La Flèche (depuis le mardi 22 octobre jusqu’au lundi 1er septembre 1766), Collège royal militaire de La Flèche, 1766-1774, 269 p., rel. peau ret. teinte, 23 cm x 17 cm © Musée Brution, MS-Musée (Photo : Sylvie Tisserand)


Dans le collège de La Flèche, on utilise les manuels jansénistes, par exemple la Nouvelle methode pour apprendre facilement la langue greque de Claude Lancelot. Ces livres ne sont pas approuvés officiellement pour l’enseignement. Les pages de titre des manuels de Port-Royal sont donc ôtées par les Pères jésuites pour contourner la censure.
Le segment de rayonnage correspondant aux manuels jansénistes dans la bibliothèque du Prytanée © Photo : Sylvie Tisserand
