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AS

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DES RÉGENTS ET D’ANCIENS ÉLÈVES TÉMOIGNENT

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60 ans, née en Algérie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 3 : Adultes, 2012. Atelier Langues Paroles Ecritures.
Contextualisation, analyse et construction des portraits : Aude Bretegnier

  • Femme de 60 ans, née en Algérie, d’origine marocaine, vit en France depuis l’âge de 15 ans.
  • Veuve récemment remariée, ses enfants, une fille et deux fils, sont nés en France et maintenant adultes. AS est grand-mère, garde régulièrement sa petite-fille de 7 ans.
  • Sa langue maternelle l’arabe dialectal algérien, qu’elle appelle aussi « l’algérien ».
  • Scolarisée à l’école française entre 8 et 12 ans, AS a aussi suivi l’école coranique jusqu’à l’adolescence,
  • Depuis sa vie en France, le français est devenu sa principale langue d’usage, la langue dans laquelle elle a élevé ses enfants.
  • En français, ses compétences en lecture-écriture, qu’elle souhaite renforcer pour mieux aider sa petite-fille à faire ses devoirs, lui permettent néanmoins de faire face à ses besoins les plus quotidiens, d’aider son mari dans ses démarches administratives.
  • En arabe, AS sait un peu lire, « déchiffrer » mais pas écrire, ce qu’elle apprend avec son nouveau mari.
  • AS est née au début des années 50, en Algérie coloniale, près d’Oran, précise qu’elle est « d’origine marocaine », que sa langue maternelle est l’arabe mais « pas le marocain », « l’algérien », qu’elle catégorise en termes de « langues » différentes, non toujours inter-compréhensibles selon son expérience.
  • Sa première scolarité, dès « petite » et jusqu’à 15 ans, est en arabe, à l’école coranique, thématique associée à des souvenirs d’apprentissages « durs », soumis à punitions, apprendre à lire « par cœur », et à écrire, « recopier l’écriture ».
  • Entre 8 à 12 ans, AS est aussi scolarisée à l’école française, dans une période troublée de guerre d’Algérie (1956-1962), pourtant marquée par un accroissement de la scolarisation des enfants musulmans en Algérie (Manceron et Remaoun, 1993 : 112-114).
  • Elle prend ainsi contact avec le français, langue seconde, langue coloniale et de scolarisation officielle, et ses discours montrent son appropriation des idéologies mélioratives découlant du statut social dominant du français : « mieux que l’arabe, hein ». L’enseignement met ici aussi l’accent sur l’écrit, AS évoque l’apprentissage de l’alphabet… les lettres à réciter, à recopier.
  • A 15 ans, AS est envoyée en France, vivra deux ans « chez une tante », avant d’être mariée, à 17 ans, à un homme algérien plus âgé qu’elle, vivant déjà en France depuis longtemps, « c’était pas moi qui décidait ». De ce mariage naitront deux fils, puis une fille.

Pratiques et conscience plurilingues, catégorisations, différenciations linguistiques

AS : - moi je suis née en Algérie / mais je suis d’origine marocaine mais je parle pas le marocain je parle l’algérien / et c’est pas le même langue avec euh le marocain //

AS : - c’est pas pareil l’algérien et le marocain c’est pas pareil / c’est très dur / mon mari je lui parle en algérien il comprend rien du tout ! [rire]

Mémoires d’école, d’apprentissages, lire et écrire, l’arabe, le français

AS : - moi ma première écriture j’ai commencé en arabe
Form1 – à l’école?
AS : - c’était là-bas / dès petite hein // c’est dur hein oh purée
Form1 – en Algérie ?
AS : - à Oran / ah là là là là c’est très dur /
Form2 : - donc là / tu apprenais à écrire l’arabe ? à lire euh
As: - on devait recopier l’écriture / et pour lire on disait tout par cœur/
[…]
AS : - moi je me souviens les punitions les fessées à l’école / avec un fil de fer sur les doigts // avant on nous tapait / si / on / à l’école coranique / si t’arrives pas à lire ce qu’on te dit on te tapait hein/

Pluralité linguistique inégalitaire, appropriation des idéologies, hiérarchisation des langues

AS : - moi l’école [française] j’y suis pas allée longtemps mais le français ça oui c’était important / mieux que l’arabe hein /

  • Son mari algérien est « strict », « sévère », ce qui implique un volet langagier. Par exemple, dit-elle, il « interdisait » l’arabe à la maison, entre eux, et surtout avec les enfants.
  • AS se plie à cette « politique linguistique familiale » (Deprez, 2000) d’unilinguisme que son mari impose en français, plus « important », quand même, et y voit un avantage, car ses enfants, du coup, n’iront pas à l’école coranique, ce qui la soulage : « j’ai pas voulu que mes enfants subissent ce que j’ai subi ».
  • Ainsi l’arabe ne se pratique pas, ne se transmet pas. Une assimilation linguistique s’opère : les enfants ne parlent que français, « je pensais que c’était mieux, après j’ai regretté ».
  • A la mort de son mari, AS se retrouve seule avec ses fils adolescents, tente de réhabiliter l’usage de l’arabe au sein du foyer, mais c’était « impossible ».
  • Au sujet de la transmission linguistique rompue, il est intéressant de noter l’ambivalence dans les formulations d’AS, la manière dont elle positionne les rôles : à cause de son mari, puis de ses fils, parce qu’ils ne comprenaient pas l’arabe…. Mais racontant tout cela, par bribes, au fil des séances de l’atelier, s’expriment aussi de la colère, du regret, voire de la culpabilité, de n’avoir pas su quand même opérer la transmission linguistique, d’avoir elle-même, aussi, stigmatisé l’arabe, consenti à le faire disparaitre.

Langue maternelle minorée, assimilation par rupture de transmission, entre subie et agie

AS : - [à propos de l’école coranique] ah non moi jamais / les enfants / non / moi ça m’a laissé des traces euh / comment j’étais / comme j’ai été traitée […] avec le professeur / je veux pas que mes enfants subissent ce que j’ai subi moi-même // moi je parlais français avec mes enfants / ils parlent pas l’arabe / ils parlent que français /

« A cause » de mon mari, de mes enfants… à qui en veut-elle finalement ?

Form2 – […] pourquoi tu ne leur a pas parlé arabe euh
AS : - c’est pas moi / c’est leur père // il parlait pas l’arabe / c’était interdit l’arabe à la maison / comme ça /eux // et même malgré qu’il est décédé mon mari le père de mes enfants euh j’ai essayé de parler avec eux mais / impossible // et en plus qu’ils ont pas vécu là-bas donc /

AS : - avec mes enfants je parlais en français /parce qu’ils comprennent rien du tout en arabe / si je parle en arabe ils me regardent comme ça / avec de gros yeux / après il me dit maman arrête / alors je lui explique en français / voilà c’était comme ça // et mes enfants ils parlent / rien en arabe / rien / ils parlent pas du tout / c’est malheureux ça / à cause de mes enfants euh / c’est très dur pour moi /

Rupture de transmission, et culpabilité

AS : - c’est triste ça / c’est triste // c’est très bien deux langues […] mais souvent je me dis /comment ça se fait / je pensais que c’était mieux / après j’ai regretté / j’ai fait une connerie moi avec mes enfants //

« Amère victoire pour la mère que de voir l’enfant considérer la langue du père comme langue étrangère. » (Hassoun, 1993 : 55)

  • Depuis un an, AS s’est remariée, avec un homme de son âge, Marocain du Maroc, qu’elle a d’abord rencontré à distance, par téléphone, par l’intermédiaire de connaissances, puis qui est venu en France pour se marier et vivre avec elle.
  • Cette situation bouleverse son quotidien langagier. Si le français, depuis son arrivée en France, constituait pour AS le vernaculaire dominant, vivre avec ce nouveau mari encore peu francophone, lui donne à re-pratiquer l’arabe… mais lequel ? Entre eux, se posent des questions de langues, de différences linguistiques.
  • Lui parle le « marocain », elle, « l’algérien », ce qui produit des incompréhensions… mais aussi et surtout des pratiques d’inter-compréhension, de multiples stratégies pluri- et inter-lingues, et des échanges de savoirs, des pratiques de co-formation mutuelle. AS, lui apprend le français, « des petits mots », l’aide dans ses démarches, sa recherche d’emploi ; Lui, lui enseigne à lire et à écrire en arabe, lui a offert un coran bilingue dans lequel elle précise que c’est en arabe, et pas en français, qu’elle lit ses prières.
  • Ensemble, ils font famille, forment une communauté francophone et arabophone, parlent arabe(S) avec la petite fille d’AS, ce qui la rend très fière, rétablit quelque chose de la transmission rompue, la réinscrit dans une identité plurielle selon laquelle elle peut désormais assumer d’être bilingue, à la fois francophone et bi-plurilingue.

Langue minorée, rejetée, que l’on a perdue

AS : - je sais pas écrire l’arabe / je sais lire un petit peu mais je sais pas écrire / même le parler euh / moi de l’âge de 15 ans que j’suis là hein / j’ai même perdu ma langue un petit peu /

Réappropriation plurilingue, pratiques et stratégies

AS : - mon mari là il est arrivé y’a un an / il parle pas bien le français ni rien du tout hein / il parle arabe mais pas comme moi / il parle le marocain c’est pas pareil comme l’algérien / mais je le comprends /
[…] souvent il me parle arabe et je réponds en français / comme ça il apprend le français / parce que là c’est obligé / je parle avec lui en français / par exemple pour faire ses papiers […] quelquefois il parle arabe alors je le suis / après il m’explique petit à petit pour apprendre bien euh /
Form2 – et il lit l’arabe ?
AS : - ah oui / très bien / il connait très bien
Form2 – donc il peut te euh
AS : - m’expliquer / oui / il m’apprend un petit peu à lire euh l’écriture tout ça / c’est bien hein / et sinon c’est moi je lui donne un petit peu de cours en français [rire] / des petits mots /
Form2 – mm / c’est bien
AS : - voilà oui / et avec ma petite-fille / on parle arabe à cause de la petite / pour lui apprendre un petit peu /

Retrouver la langue, réamorcer la transmission, assumer d’être francophone ET plurilingue

AS : - mais maintenant ça viendra / on va retrouver / parce que déjà pour le père de la petite |son fils] / il est obligé de parler en arabe avec elle parce que moi / maintenant / je lui parle souvent l’arabe / après il me demande / voilà maman /Jade elle m’a dit ça / qu’est-ce que je lui réponds ? alors je lui dis ben voilà ce que tu lui réponds / et je le dis en arabe

Plan de l’exposition →
Imaginaires plurilingues entre familles et écoles : expériences, parcours, démarches didactiques

60 ans, née en Algérie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 3 : Adultes, 2012. Atelier Langues Paroles Ecritures.
Contextualisation, analyse et construction des portraits : Aude Bretegnier

  • Femme de 60 ans, née en Algérie, d’origine marocaine, vit en France depuis l’âge de 15 ans.
  • Veuve récemment remariée, ses enfants, une fille et deux fils, sont nés en France et maintenant adultes. AS est grand-mère, garde régulièrement sa petite-fille de 7 ans.
  • Sa langue maternelle l’arabe dialectal algérien, qu’elle appelle aussi « l’algérien ».
  • Scolarisée à l’école française entre 8 et 12 ans, AS a aussi suivi l’école coranique jusqu’à l’adolescence,
  • Depuis sa vie en France, le français est devenu sa principale langue d’usage, la langue dans laquelle elle a élevé ses enfants.
  • En français, ses compétences en lecture-écriture, qu’elle souhaite renforcer pour mieux aider sa petite-fille à faire ses devoirs, lui permettent néanmoins de faire face à ses besoins les plus quotidiens, d’aider son mari dans ses démarches administratives.
  • En arabe, AS sait un peu lire, « déchiffrer » mais pas écrire, ce qu’elle apprend avec son nouveau mari.
  • AS est née au début des années 50, en Algérie coloniale, près d’Oran, précise qu’elle est « d’origine marocaine », que sa langue maternelle est l’arabe mais « pas le marocain », « l’algérien », qu’elle catégorise en termes de « langues » différentes, non toujours inter-compréhensibles selon son expérience.
  • Sa première scolarité, dès « petite » et jusqu’à 15 ans, est en arabe, à l’école coranique, thématique associée à des souvenirs d’apprentissages « durs », soumis à punitions, apprendre à lire « par cœur », et à écrire, « recopier l’écriture ».
  • Entre 8 à 12 ans, AS est aussi scolarisée à l’école française, dans une période troublée de guerre d’Algérie (1956-1962), pourtant marquée par un accroissement de la scolarisation des enfants musulmans en Algérie (Manceron et Remaoun, 1993 : 112-114).
  • Elle prend ainsi contact avec le français, langue seconde, langue coloniale et de scolarisation officielle, et ses discours montrent son appropriation des idéologies mélioratives découlant du statut social dominant du français : « mieux que l’arabe, hein ». L’enseignement met ici aussi l’accent sur l’écrit, AS évoque l’apprentissage de l’alphabet… les lettres à réciter, à recopier.
  • A 15 ans, AS est envoyée en France, vivra deux ans « chez une tante », avant d’être mariée, à 17 ans, à un homme algérien plus âgé qu’elle, vivant déjà en France depuis longtemps, « c’était pas moi qui décidait ». De ce mariage naitront deux fils, puis une fille.

Pratiques et conscience plurilingues, catégorisations, différenciations linguistiques

AS : - moi je suis née en Algérie / mais je suis d’origine marocaine mais je parle pas le marocain je parle l’algérien / et c’est pas le même langue avec euh le marocain //

AS : - c’est pas pareil l’algérien et le marocain c’est pas pareil / c’est très dur / mon mari je lui parle en algérien il comprend rien du tout ! [rire]

Mémoires d’école, d’apprentissages, lire et écrire, l’arabe, le français

AS : - moi ma première écriture j’ai commencé en arabe
Form1 – à l’école?
AS : - c’était là-bas / dès petite hein // c’est dur hein oh purée
Form1 – en Algérie ?
AS : - à Oran / ah là là là là c’est très dur /
Form2 : - donc là / tu apprenais à écrire l’arabe ? à lire euh
As: - on devait recopier l’écriture / et pour lire on disait tout par cœur/
[…]
AS : - moi je me souviens les punitions les fessées à l’école / avec un fil de fer sur les doigts // avant on nous tapait / si / on / à l’école coranique / si t’arrives pas à lire ce qu’on te dit on te tapait hein/

Pluralité linguistique inégalitaire, appropriation des idéologies, hiérarchisation des langues

AS : - moi l’école [française] j’y suis pas allée longtemps mais le français ça oui c’était important / mieux que l’arabe hein /

  • Son mari algérien est « strict », « sévère », ce qui implique un volet langagier. Par exemple, dit-elle, il « interdisait » l’arabe à la maison, entre eux, et surtout avec les enfants.
  • AS se plie à cette « politique linguistique familiale » (Deprez, 2000) d’unilinguisme que son mari impose en français, plus « important », quand même, et y voit un avantage, car ses enfants, du coup, n’iront pas à l’école coranique, ce qui la soulage : « j’ai pas voulu que mes enfants subissent ce que j’ai subi ».
  • Ainsi l’arabe ne se pratique pas, ne se transmet pas. Une assimilation linguistique s’opère : les enfants ne parlent que français, « je pensais que c’était mieux, après j’ai regretté ».
  • A la mort de son mari, AS se retrouve seule avec ses fils adolescents, tente de réhabiliter l’usage de l’arabe au sein du foyer, mais c’était « impossible ».
  • Au sujet de la transmission linguistique rompue, il est intéressant de noter l’ambivalence dans les formulations d’AS, la manière dont elle positionne les rôles : à cause de son mari, puis de ses fils, parce qu’ils ne comprenaient pas l’arabe…. Mais racontant tout cela, par bribes, au fil des séances de l’atelier, s’expriment aussi de la colère, du regret, voire de la culpabilité, de n’avoir pas su quand même opérer la transmission linguistique, d’avoir elle-même, aussi, stigmatisé l’arabe, consenti à le faire disparaitre.

Langue maternelle minorée, assimilation par rupture de transmission, entre subie et agie

AS : - [à propos de l’école coranique] ah non moi jamais / les enfants / non / moi ça m’a laissé des traces euh / comment j’étais / comme j’ai été traitée […] avec le professeur / je veux pas que mes enfants subissent ce que j’ai subi moi-même // moi je parlais français avec mes enfants / ils parlent pas l’arabe / ils parlent que français /

« A cause » de mon mari, de mes enfants… à qui en veut-elle finalement ?

Form2 – […] pourquoi tu ne leur a pas parlé arabe euh
AS : - c’est pas moi / c’est leur père // il parlait pas l’arabe / c’était interdit l’arabe à la maison / comme ça /eux // et même malgré qu’il est décédé mon mari le père de mes enfants euh j’ai essayé de parler avec eux mais / impossible // et en plus qu’ils ont pas vécu là-bas donc /

AS : - avec mes enfants je parlais en français /parce qu’ils comprennent rien du tout en arabe / si je parle en arabe ils me regardent comme ça / avec de gros yeux / après il me dit maman arrête / alors je lui explique en français / voilà c’était comme ça // et mes enfants ils parlent / rien en arabe / rien / ils parlent pas du tout / c’est malheureux ça / à cause de mes enfants euh / c’est très dur pour moi /

Rupture de transmission, et culpabilité

AS : - c’est triste ça / c’est triste // c’est très bien deux langues […] mais souvent je me dis /comment ça se fait / je pensais que c’était mieux / après j’ai regretté / j’ai fait une connerie moi avec mes enfants //

« Amère victoire pour la mère que de voir l’enfant considérer la langue du père comme langue étrangère. » (Hassoun, 1993 : 55)

  • Depuis un an, AS s’est remariée, avec un homme de son âge, Marocain du Maroc, qu’elle a d’abord rencontré à distance, par téléphone, par l’intermédiaire de connaissances, puis qui est venu en France pour se marier et vivre avec elle.
  • Cette situation bouleverse son quotidien langagier. Si le français, depuis son arrivée en France, constituait pour AS le vernaculaire dominant, vivre avec ce nouveau mari encore peu francophone, lui donne à re-pratiquer l’arabe… mais lequel ? Entre eux, se posent des questions de langues, de différences linguistiques.
  • Lui parle le « marocain », elle, « l’algérien », ce qui produit des incompréhensions… mais aussi et surtout des pratiques d’inter-compréhension, de multiples stratégies pluri- et inter-lingues, et des échanges de savoirs, des pratiques de co-formation mutuelle. AS, lui apprend le français, « des petits mots », l’aide dans ses démarches, sa recherche d’emploi ; Lui, lui enseigne à lire et à écrire en arabe, lui a offert un coran bilingue dans lequel elle précise que c’est en arabe, et pas en français, qu’elle lit ses prières.
  • Ensemble, ils font famille, forment une communauté francophone et arabophone, parlent arabe(S) avec la petite fille d’AS, ce qui la rend très fière, rétablit quelque chose de la transmission rompue, la réinscrit dans une identité plurielle selon laquelle elle peut désormais assumer d’être bilingue, à la fois francophone et bi-plurilingue.

Langue minorée, rejetée, que l’on a perdue

AS : - je sais pas écrire l’arabe / je sais lire un petit peu mais je sais pas écrire / même le parler euh / moi de l’âge de 15 ans que j’suis là hein / j’ai même perdu ma langue un petit peu /

Réappropriation plurilingue, pratiques et stratégies

AS : - mon mari là il est arrivé y’a un an / il parle pas bien le français ni rien du tout hein / il parle arabe mais pas comme moi / il parle le marocain c’est pas pareil comme l’algérien / mais je le comprends /
[…] souvent il me parle arabe et je réponds en français / comme ça il apprend le français / parce que là c’est obligé / je parle avec lui en français / par exemple pour faire ses papiers […] quelquefois il parle arabe alors je le suis / après il m’explique petit à petit pour apprendre bien euh /
Form2 – et il lit l’arabe ?
AS : - ah oui / très bien / il connait très bien
Form2 – donc il peut te euh
AS : - m’expliquer / oui / il m’apprend un petit peu à lire euh l’écriture tout ça / c’est bien hein / et sinon c’est moi je lui donne un petit peu de cours en français [rire] / des petits mots /
Form2 – mm / c’est bien
AS : - voilà oui / et avec ma petite-fille / on parle arabe à cause de la petite / pour lui apprendre un petit peu /

Retrouver la langue, réamorcer la transmission, assumer d’être francophone ET plurilingue

AS : - mais maintenant ça viendra / on va retrouver / parce que déjà pour le père de la petite |son fils] / il est obligé de parler en arabe avec elle parce que moi / maintenant / je lui parle souvent l’arabe / après il me demande / voilà maman /Jade elle m’a dit ça / qu’est-ce que je lui réponds ? alors je lui dis ben voilà ce que tu lui réponds / et je le dis en arabe

60 ans, née en Algérie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 3 : Adultes, 2012. Atelier Langues Paroles Ecritures.
Contextualisation, analyse et construction des portraits : Aude Bretegnier

  • Femme de 60 ans, née en Algérie, d’origine marocaine, vit en France depuis l’âge de 15 ans.
  • Veuve récemment remariée, ses enfants, une fille et deux fils, sont nés en France et maintenant adultes. AS est grand-mère, garde régulièrement sa petite-fille de 7 ans.
  • Sa langue maternelle l’arabe dialectal algérien, qu’elle appelle aussi « l’algérien ».
  • Scolarisée à l’école française entre 8 et 12 ans, AS a aussi suivi l’école coranique jusqu’à l’adolescence,
  • Depuis sa vie en France, le français est devenu sa principale langue d’usage, la langue dans laquelle elle a élevé ses enfants.
  • En français, ses compétences en lecture-écriture, qu’elle souhaite renforcer pour mieux aider sa petite-fille à faire ses devoirs, lui permettent néanmoins de faire face à ses besoins les plus quotidiens, d’aider son mari dans ses démarches administratives.
  • En arabe, AS sait un peu lire, « déchiffrer » mais pas écrire, ce qu’elle apprend avec son nouveau mari.
  • AS est née au début des années 50, en Algérie coloniale, près d’Oran, précise qu’elle est « d’origine marocaine », que sa langue maternelle est l’arabe mais « pas le marocain », « l’algérien », qu’elle catégorise en termes de « langues » différentes, non toujours inter-compréhensibles selon son expérience.
  • Sa première scolarité, dès « petite » et jusqu’à 15 ans, est en arabe, à l’école coranique, thématique associée à des souvenirs d’apprentissages « durs », soumis à punitions, apprendre à lire « par cœur », et à écrire, « recopier l’écriture ».
  • Entre 8 à 12 ans, AS est aussi scolarisée à l’école française, dans une période troublée de guerre d’Algérie (1956-1962), pourtant marquée par un accroissement de la scolarisation des enfants musulmans en Algérie (Manceron et Remaoun, 1993 : 112-114).
  • Elle prend ainsi contact avec le français, langue seconde, langue coloniale et de scolarisation officielle, et ses discours montrent son appropriation des idéologies mélioratives découlant du statut social dominant du français : « mieux que l’arabe, hein ». L’enseignement met ici aussi l’accent sur l’écrit, AS évoque l’apprentissage de l’alphabet… les lettres à réciter, à recopier.
  • A 15 ans, AS est envoyée en France, vivra deux ans « chez une tante », avant d’être mariée, à 17 ans, à un homme algérien plus âgé qu’elle, vivant déjà en France depuis longtemps, « c’était pas moi qui décidait ». De ce mariage naitront deux fils, puis une fille.

Pratiques et conscience plurilingues, catégorisations, différenciations linguistiques

AS : - moi je suis née en Algérie / mais je suis d’origine marocaine mais je parle pas le marocain je parle l’algérien / et c’est pas le même langue avec euh le marocain //

AS : - c’est pas pareil l’algérien et le marocain c’est pas pareil / c’est très dur / mon mari je lui parle en algérien il comprend rien du tout ! [rire]

Mémoires d’école, d’apprentissages, lire et écrire, l’arabe, le français

AS : - moi ma première écriture j’ai commencé en arabe
Form1 – à l’école?
AS : - c’était là-bas / dès petite hein // c’est dur hein oh purée
Form1 – en Algérie ?
AS : - à Oran / ah là là là là c’est très dur /
Form2 : - donc là / tu apprenais à écrire l’arabe ? à lire euh
As: - on devait recopier l’écriture / et pour lire on disait tout par cœur/
[…]
AS : - moi je me souviens les punitions les fessées à l’école / avec un fil de fer sur les doigts // avant on nous tapait / si / on / à l’école coranique / si t’arrives pas à lire ce qu’on te dit on te tapait hein/

Pluralité linguistique inégalitaire, appropriation des idéologies, hiérarchisation des langues

AS : - moi l’école [française] j’y suis pas allée longtemps mais le français ça oui c’était important / mieux que l’arabe hein /

  • Son mari algérien est « strict », « sévère », ce qui implique un volet langagier. Par exemple, dit-elle, il « interdisait » l’arabe à la maison, entre eux, et surtout avec les enfants.
  • AS se plie à cette « politique linguistique familiale » (Deprez, 2000) d’unilinguisme que son mari impose en français, plus « important », quand même, et y voit un avantage, car ses enfants, du coup, n’iront pas à l’école coranique, ce qui la soulage : « j’ai pas voulu que mes enfants subissent ce que j’ai subi ».
  • Ainsi l’arabe ne se pratique pas, ne se transmet pas. Une assimilation linguistique s’opère : les enfants ne parlent que français, « je pensais que c’était mieux, après j’ai regretté ».
  • A la mort de son mari, AS se retrouve seule avec ses fils adolescents, tente de réhabiliter l’usage de l’arabe au sein du foyer, mais c’était « impossible ».
  • Au sujet de la transmission linguistique rompue, il est intéressant de noter l’ambivalence dans les formulations d’AS, la manière dont elle positionne les rôles : à cause de son mari, puis de ses fils, parce qu’ils ne comprenaient pas l’arabe…. Mais racontant tout cela, par bribes, au fil des séances de l’atelier, s’expriment aussi de la colère, du regret, voire de la culpabilité, de n’avoir pas su quand même opérer la transmission linguistique, d’avoir elle-même, aussi, stigmatisé l’arabe, consenti à le faire disparaitre.

Langue maternelle minorée, assimilation par rupture de transmission, entre subie et agie

AS : - [à propos de l’école coranique] ah non moi jamais / les enfants / non / moi ça m’a laissé des traces euh / comment j’étais / comme j’ai été traitée […] avec le professeur / je veux pas que mes enfants subissent ce que j’ai subi moi-même // moi je parlais français avec mes enfants / ils parlent pas l’arabe / ils parlent que français /

« A cause » de mon mari, de mes enfants… à qui en veut-elle finalement ?

Form2 – […] pourquoi tu ne leur a pas parlé arabe euh
AS : - c’est pas moi / c’est leur père // il parlait pas l’arabe / c’était interdit l’arabe à la maison / comme ça /eux // et même malgré qu’il est décédé mon mari le père de mes enfants euh j’ai essayé de parler avec eux mais / impossible // et en plus qu’ils ont pas vécu là-bas donc /

AS : - avec mes enfants je parlais en français /parce qu’ils comprennent rien du tout en arabe / si je parle en arabe ils me regardent comme ça / avec de gros yeux / après il me dit maman arrête / alors je lui explique en français / voilà c’était comme ça // et mes enfants ils parlent / rien en arabe / rien / ils parlent pas du tout / c’est malheureux ça / à cause de mes enfants euh / c’est très dur pour moi /

Rupture de transmission, et culpabilité

AS : - c’est triste ça / c’est triste // c’est très bien deux langues […] mais souvent je me dis /comment ça se fait / je pensais que c’était mieux / après j’ai regretté / j’ai fait une connerie moi avec mes enfants //

« Amère victoire pour la mère que de voir l’enfant considérer la langue du père comme langue étrangère. » (Hassoun, 1993 : 55)

  • Depuis un an, AS s’est remariée, avec un homme de son âge, Marocain du Maroc, qu’elle a d’abord rencontré à distance, par téléphone, par l’intermédiaire de connaissances, puis qui est venu en France pour se marier et vivre avec elle.
  • Cette situation bouleverse son quotidien langagier. Si le français, depuis son arrivée en France, constituait pour AS le vernaculaire dominant, vivre avec ce nouveau mari encore peu francophone, lui donne à re-pratiquer l’arabe… mais lequel ? Entre eux, se posent des questions de langues, de différences linguistiques.
  • Lui parle le « marocain », elle, « l’algérien », ce qui produit des incompréhensions… mais aussi et surtout des pratiques d’inter-compréhension, de multiples stratégies pluri- et inter-lingues, et des échanges de savoirs, des pratiques de co-formation mutuelle. AS, lui apprend le français, « des petits mots », l’aide dans ses démarches, sa recherche d’emploi ; Lui, lui enseigne à lire et à écrire en arabe, lui a offert un coran bilingue dans lequel elle précise que c’est en arabe, et pas en français, qu’elle lit ses prières.
  • Ensemble, ils font famille, forment une communauté francophone et arabophone, parlent arabe(S) avec la petite fille d’AS, ce qui la rend très fière, rétablit quelque chose de la transmission rompue, la réinscrit dans une identité plurielle selon laquelle elle peut désormais assumer d’être bilingue, à la fois francophone et bi-plurilingue.

Langue minorée, rejetée, que l’on a perdue

AS : - je sais pas écrire l’arabe / je sais lire un petit peu mais je sais pas écrire / même le parler euh / moi de l’âge de 15 ans que j’suis là hein / j’ai même perdu ma langue un petit peu /

Réappropriation plurilingue, pratiques et stratégies

AS : - mon mari là il est arrivé y’a un an / il parle pas bien le français ni rien du tout hein / il parle arabe mais pas comme moi / il parle le marocain c’est pas pareil comme l’algérien / mais je le comprends /
[…] souvent il me parle arabe et je réponds en français / comme ça il apprend le français / parce que là c’est obligé / je parle avec lui en français / par exemple pour faire ses papiers […] quelquefois il parle arabe alors je le suis / après il m’explique petit à petit pour apprendre bien euh /
Form2 – et il lit l’arabe ?
AS : - ah oui / très bien / il connait très bien
Form2 – donc il peut te euh
AS : - m’expliquer / oui / il m’apprend un petit peu à lire euh l’écriture tout ça / c’est bien hein / et sinon c’est moi je lui donne un petit peu de cours en français [rire] / des petits mots /
Form2 – mm / c’est bien
AS : - voilà oui / et avec ma petite-fille / on parle arabe à cause de la petite / pour lui apprendre un petit peu /

Retrouver la langue, réamorcer la transmission, assumer d’être francophone ET plurilingue

AS : - mais maintenant ça viendra / on va retrouver / parce que déjà pour le père de la petite |son fils] / il est obligé de parler en arabe avec elle parce que moi / maintenant / je lui parle souvent l’arabe / après il me demande / voilà maman /Jade elle m’a dit ça / qu’est-ce que je lui réponds ? alors je lui dis ben voilà ce que tu lui réponds / et je le dis en arabe

À CONSULTER...

60 ans, née en Algérie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 3 : Adultes, 2012. Atelier Langues Paroles Ecritures.
Contextualisation, analyse et construction des portraits : Aude Bretegnier

  • Femme de 60 ans, née en Algérie, d’origine marocaine, vit en France depuis l’âge de 15 ans.
  • Veuve récemment remariée, ses enfants, une fille et deux fils, sont nés en France et maintenant adultes. AS est grand-mère, garde régulièrement sa petite-fille de 7 ans.
  • Sa langue maternelle l’arabe dialectal algérien, qu’elle appelle aussi « l’algérien ».
  • Scolarisée à l’école française entre 8 et 12 ans, AS a aussi suivi l’école coranique jusqu’à l’adolescence,
  • Depuis sa vie en France, le français est devenu sa principale langue d’usage, la langue dans laquelle elle a élevé ses enfants.
  • En français, ses compétences en lecture-écriture, qu’elle souhaite renforcer pour mieux aider sa petite-fille à faire ses devoirs, lui permettent néanmoins de faire face à ses besoins les plus quotidiens, d’aider son mari dans ses démarches administratives.
  • En arabe, AS sait un peu lire, « déchiffrer » mais pas écrire, ce qu’elle apprend avec son nouveau mari.
  • AS est née au début des années 50, en Algérie coloniale, près d’Oran, précise qu’elle est « d’origine marocaine », que sa langue maternelle est l’arabe mais « pas le marocain », « l’algérien », qu’elle catégorise en termes de « langues » différentes, non toujours inter-compréhensibles selon son expérience.
  • Sa première scolarité, dès « petite » et jusqu’à 15 ans, est en arabe, à l’école coranique, thématique associée à des souvenirs d’apprentissages « durs », soumis à punitions, apprendre à lire « par cœur », et à écrire, « recopier l’écriture ».
  • Entre 8 à 12 ans, AS est aussi scolarisée à l’école française, dans une période troublée de guerre d’Algérie (1956-1962), pourtant marquée par un accroissement de la scolarisation des enfants musulmans en Algérie (Manceron et Remaoun, 1993 : 112-114).
  • Elle prend ainsi contact avec le français, langue seconde, langue coloniale et de scolarisation officielle, et ses discours montrent son appropriation des idéologies mélioratives découlant du statut social dominant du français : « mieux que l’arabe, hein ». L’enseignement met ici aussi l’accent sur l’écrit, AS évoque l’apprentissage de l’alphabet… les lettres à réciter, à recopier.
  • A 15 ans, AS est envoyée en France, vivra deux ans « chez une tante », avant d’être mariée, à 17 ans, à un homme algérien plus âgé qu’elle, vivant déjà en France depuis longtemps, « c’était pas moi qui décidait ». De ce mariage naitront deux fils, puis une fille.

Pratiques et conscience plurilingues, catégorisations, différenciations linguistiques

AS : - moi je suis née en Algérie / mais je suis d’origine marocaine mais je parle pas le marocain je parle l’algérien / et c’est pas le même langue avec euh le marocain //

AS : - c’est pas pareil l’algérien et le marocain c’est pas pareil / c’est très dur / mon mari je lui parle en algérien il comprend rien du tout ! [rire]

Mémoires d’école, d’apprentissages, lire et écrire, l’arabe, le français

AS : - moi ma première écriture j’ai commencé en arabe
Form1 – à l’école?
AS : - c’était là-bas / dès petite hein // c’est dur hein oh purée
Form1 – en Algérie ?
AS : - à Oran / ah là là là là c’est très dur /
Form2 : - donc là / tu apprenais à écrire l’arabe ? à lire euh
As: - on devait recopier l’écriture / et pour lire on disait tout par cœur/
[…]
AS : - moi je me souviens les punitions les fessées à l’école / avec un fil de fer sur les doigts // avant on nous tapait / si / on / à l’école coranique / si t’arrives pas à lire ce qu’on te dit on te tapait hein/

Pluralité linguistique inégalitaire, appropriation des idéologies, hiérarchisation des langues

AS : - moi l’école [française] j’y suis pas allée longtemps mais le français ça oui c’était important / mieux que l’arabe hein /

  • Son mari algérien est « strict », « sévère », ce qui implique un volet langagier. Par exemple, dit-elle, il « interdisait » l’arabe à la maison, entre eux, et surtout avec les enfants.
  • AS se plie à cette « politique linguistique familiale » (Deprez, 2000) d’unilinguisme que son mari impose en français, plus « important », quand même, et y voit un avantage, car ses enfants, du coup, n’iront pas à l’école coranique, ce qui la soulage : « j’ai pas voulu que mes enfants subissent ce que j’ai subi ».
  • Ainsi l’arabe ne se pratique pas, ne se transmet pas. Une assimilation linguistique s’opère : les enfants ne parlent que français, « je pensais que c’était mieux, après j’ai regretté ».
  • A la mort de son mari, AS se retrouve seule avec ses fils adolescents, tente de réhabiliter l’usage de l’arabe au sein du foyer, mais c’était « impossible ».
  • Au sujet de la transmission linguistique rompue, il est intéressant de noter l’ambivalence dans les formulations d’AS, la manière dont elle positionne les rôles : à cause de son mari, puis de ses fils, parce qu’ils ne comprenaient pas l’arabe…. Mais racontant tout cela, par bribes, au fil des séances de l’atelier, s’expriment aussi de la colère, du regret, voire de la culpabilité, de n’avoir pas su quand même opérer la transmission linguistique, d’avoir elle-même, aussi, stigmatisé l’arabe, consenti à le faire disparaitre.

Langue maternelle minorée, assimilation par rupture de transmission, entre subie et agie

AS : - [à propos de l’école coranique] ah non moi jamais / les enfants / non / moi ça m’a laissé des traces euh / comment j’étais / comme j’ai été traitée […] avec le professeur / je veux pas que mes enfants subissent ce que j’ai subi moi-même // moi je parlais français avec mes enfants / ils parlent pas l’arabe / ils parlent que français /

« A cause » de mon mari, de mes enfants… à qui en veut-elle finalement ?

Form2 – […] pourquoi tu ne leur a pas parlé arabe euh
AS : - c’est pas moi / c’est leur père // il parlait pas l’arabe / c’était interdit l’arabe à la maison / comme ça /eux // et même malgré qu’il est décédé mon mari le père de mes enfants euh j’ai essayé de parler avec eux mais / impossible // et en plus qu’ils ont pas vécu là-bas donc /

AS : - avec mes enfants je parlais en français /parce qu’ils comprennent rien du tout en arabe / si je parle en arabe ils me regardent comme ça / avec de gros yeux / après il me dit maman arrête / alors je lui explique en français / voilà c’était comme ça // et mes enfants ils parlent / rien en arabe / rien / ils parlent pas du tout / c’est malheureux ça / à cause de mes enfants euh / c’est très dur pour moi /

Rupture de transmission, et culpabilité

AS : - c’est triste ça / c’est triste // c’est très bien deux langues […] mais souvent je me dis /comment ça se fait / je pensais que c’était mieux / après j’ai regretté / j’ai fait une connerie moi avec mes enfants //

« Amère victoire pour la mère que de voir l’enfant considérer la langue du père comme langue étrangère. » (Hassoun, 1993 : 55)

  • Depuis un an, AS s’est remariée, avec un homme de son âge, Marocain du Maroc, qu’elle a d’abord rencontré à distance, par téléphone, par l’intermédiaire de connaissances, puis qui est venu en France pour se marier et vivre avec elle.
  • Cette situation bouleverse son quotidien langagier. Si le français, depuis son arrivée en France, constituait pour AS le vernaculaire dominant, vivre avec ce nouveau mari encore peu francophone, lui donne à re-pratiquer l’arabe… mais lequel ? Entre eux, se posent des questions de langues, de différences linguistiques.
  • Lui parle le « marocain », elle, « l’algérien », ce qui produit des incompréhensions… mais aussi et surtout des pratiques d’inter-compréhension, de multiples stratégies pluri- et inter-lingues, et des échanges de savoirs, des pratiques de co-formation mutuelle. AS, lui apprend le français, « des petits mots », l’aide dans ses démarches, sa recherche d’emploi ; Lui, lui enseigne à lire et à écrire en arabe, lui a offert un coran bilingue dans lequel elle précise que c’est en arabe, et pas en français, qu’elle lit ses prières.
  • Ensemble, ils font famille, forment une communauté francophone et arabophone, parlent arabe(S) avec la petite fille d’AS, ce qui la rend très fière, rétablit quelque chose de la transmission rompue, la réinscrit dans une identité plurielle selon laquelle elle peut désormais assumer d’être bilingue, à la fois francophone et bi-plurilingue.

Langue minorée, rejetée, que l’on a perdue

AS : - je sais pas écrire l’arabe / je sais lire un petit peu mais je sais pas écrire / même le parler euh / moi de l’âge de 15 ans que j’suis là hein / j’ai même perdu ma langue un petit peu /

Réappropriation plurilingue, pratiques et stratégies

AS : - mon mari là il est arrivé y’a un an / il parle pas bien le français ni rien du tout hein / il parle arabe mais pas comme moi / il parle le marocain c’est pas pareil comme l’algérien / mais je le comprends /
[…] souvent il me parle arabe et je réponds en français / comme ça il apprend le français / parce que là c’est obligé / je parle avec lui en français / par exemple pour faire ses papiers […] quelquefois il parle arabe alors je le suis / après il m’explique petit à petit pour apprendre bien euh /
Form2 – et il lit l’arabe ?
AS : - ah oui / très bien / il connait très bien
Form2 – donc il peut te euh
AS : - m’expliquer / oui / il m’apprend un petit peu à lire euh l’écriture tout ça / c’est bien hein / et sinon c’est moi je lui donne un petit peu de cours en français [rire] / des petits mots /
Form2 – mm / c’est bien
AS : - voilà oui / et avec ma petite-fille / on parle arabe à cause de la petite / pour lui apprendre un petit peu /

Retrouver la langue, réamorcer la transmission, assumer d’être francophone ET plurilingue

AS : - mais maintenant ça viendra / on va retrouver / parce que déjà pour le père de la petite |son fils] / il est obligé de parler en arabe avec elle parce que moi / maintenant / je lui parle souvent l’arabe / après il me demande / voilà maman /Jade elle m’a dit ça / qu’est-ce que je lui réponds ? alors je lui dis ben voilà ce que tu lui réponds / et je le dis en arabe

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