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13 ans, née en Ingouchie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 1 : Collégiens, 2018-2019
Corpus : Vanessa Rousseau.
Analyses et construction du portrait :
Vanessa Rousseau et Aude Bretegnier

  • Adolescente âgée de 13 ans lors de l’entretien (2019)
  • Née en Ingouchie, « citoyenne » russe de « nationalité » ingouche.
  • Scolarisée en russe, en Ingouchie : école primaire + 1 année de collège.
  • Vers 2017, exil de la famille en Pologne. DA est re-scolarisée en polonais, au collège.
  • Arrivée en France fin 2018, DA est intégrée en classe de quatrième bénéficie du dispositif UPE2A.
  • En grande difficulté de compréhension et d’expression en français lors du test de positionnement initial, les semaines qui suivent son entrée dans le dispositif FLS dévoilent son sens relationnel développé, ce qui facilite son intégration parmi les autres et au collège.
  • Langues maternelles déclarées : ingouche, russe
  • Langues de scolarisation : russe, polonais, français (depuis fin 2018)
  • Autres langues d’usage citées :, tchéchène
  • LV1, LV2 : anglais, espagnol.
  • DA est née en 2005 en Ingouchie, république de la Fédération russe qui lui confère d’être de « citoyenneté » russe (notre « nationalité), et de « nationalité » ingouche (selon les sens distincts conférés à ces termes dans les politiques soviétiques).
  • Ce pays aux frontières instables, a toujours été, pendant et depuis l’Union soviétique, marqué par de nombreux conflits armés dont les enjeux s’entrecroisent, au sein du pays et dans la relation ambivalente avec la Russie mais aussi avec la Tchétchénie.
  • Interrogée sur son histoire de langues DA cite d’abord l’ingouche, « langue d’appartenance » (Dabène, 1994), première langue de l’enfance mais pas la seule: au sein du foyer, circule aussi le russe dans les interactions ordinaires, avec parents, frères et sœurs.
  • DA est ainsi « bilingue précoce », initialement socialisée à travers et en référence à deux langues qui, bien que co-officielles, n’ont pas le même « poids » sociolinguistique (Gasquet-cyrus & Petitjean, 2009) : à l’école notamment, le russe constitue l’unique langue d’enseignement. DA est scolarisée de l’école primaire au début du collège, et c’est donc en russe qu’elle entre dans l’écrit, construit ses apprentissages scolaires.
  • Vers 2016, un premier exil marque la trajectoire familiale vers la Pologne, européene depuis 2004, devenue terre de transition migratoire, porte vers l’Europe (ONU, 2015). DA est inscrite en collège, dans une situation que chacun espère temporaire.

Une trajectoire migratoire complexe, marquée par une pluralité de langues

Bilinguisme précoce ingouche – russe,
co-officielles mais inégalement légitimées socialement

1- E : Quelles langues tu parlais à la maison ?
2- DA : Hummm ingouchie
3- E : Ingouchie, avec ton papa et ta maman ?
4- DA : oui, euh oui
5- E : est-ce que tu parlais une AUTRE langue ?
6- DA : oui je parle russie
7- E : AH ! russe, tu parlais russE aussi, russe ouaih…
8- DA : ahh hum russe
[…]
11- E : d’accord, vous parliez deux langues tous les jours à la maison ?
12- DA : Oui
13- E : et vous mélangiez les langues ? Un peu d’ingouchie, un peu de russe tout le temps ?
14- DA : oui
15- E : d’accord, hummm avec tes frères et sœurs ?
16- DA : oui
17- E : Pareil ? Ingouchie et russe ?
18- DA : oui, oui avec toute ma famille
19- E : d’accord, avec toute ta famille OK, hummm donc ça c’était une langue que tu utilisais pour parler. Et pour écrire ? quelles langues tu utilisais ?
20- DA : euhh russie… russe

Bilinguisme non équilibré, asymétrie des compétences, en particulier à partir de la scolarisation : pour écrire, c’était le russe.

  • Au collège en Pologne, DA apprend ainsi le polonais, le russe devient « langue étrangère », et surtout elle découvre l’anglais, langue devenue en Pologne très attractive après la chute de l’Union soviétique (Leclerc, 2015), que DA investit activement.
  • Ingouche, russe, polonais, anglais… une autre langue apparait aussi dans son histoire sociolangagière, le tchétchène, que jusque-là elle n’avait jamais cité, ce qu’elle justifie avec ses mots: « on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène ».
  • On voit dans sa remarque tout le poids des catégorisations ethnolinguistiques qui disent aussi des frontières politiques et, au sein du pays, un phénomène de ségrégation sociale.
  • Cette langue tchétchène, si proche et longtemps non distinguée de l’ingouche, sur un territoire et avec un peuple ayant formé une même entité, un continuum culturel (Cf. Fiche contexte), langue des anciens Mêmes devenus Autres voire officiellement ennemis, c’est avec des copines que DA l’a apprise.
  • Cette appropriation informelle du tchétchène est intéressante, officiellement minorisé en Ingouchie, pratiqué dans l’intimité voire la clandestinité d’amitiés enfantines, qu’en tant que Russe elle n’avait PAS à parler…, mais avec laquelle, en tant qu’ingouch(ophon)e, DA trouve à s’affilier, qu’elle investit affectivement, qui lui donne à (re)faire communauté (Bretegnier, 2017).

Un répertoire plurilingue complexe… Des langues qui ne se dévoilent pas toutes aussi facilement …

47- E : donc tu apprenais l’anglais, un petit peu le français, tu parlais russe et ingouche ?
49- DA: et tchétchène
51- E : AH tu nous as pas dit le tchétchène !
52- DA : mais on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène
53- E : alors le tchéchène / tu le comprenais ?
54- DA : oui je parle et je comprends
55- E : […] dans ta famille il y a des gens qui parlent le tchéchène ?
56- DA : non ya personne
57- E : alors c’est des copines à toi qui parlaient tchéchène ? Non ? c’est des….
58- DA : bah oui
59- E : des copains copines ?
60- DA : oui
61- E : d’accord, et tu le parles et tu le comprends, et cette langue-là tu l’as apprise avec les copains copines ?
[…]
64- DA: oui

Le tchétchène, langue des anciens Mêmes devenus Autres, minorisée partout mais produisant un écho identitaire, investie comme langue d’affiliation

  • En France, fin 2018, DA est donc re-scolarisée en français, pour elle totalement étrangère, intégrée en quatrième aménagée « UPE2A ». Le test de positionnement initial la met en grande difficulté de compréhension et d’expression. Déterminée à s’exprimer, DA a recours à l’anglais et sollicite aussi le passage à l’anglais de l’examinateur.
  • 10 mois après, lors de l’entretien, DA s’exprime encore timidement mais comprend beaucoup. Encouragée, elle décrit ses pratiques langagières : regarde la télé en français, lit en russe et en français…
  • Ses discours révèlent la complexité de son plurilinguisme, son histoire d’appropriations informelles et/ou formelles de langues dotées de statuts divers, entre statuts officiels mobilisant des identités nationales, produisant des hiérarchies et des frontières, et statuts implicites, vécus et reconstruits, mobilisant des filiations culturelles transfrontalières, créant d’autres sphères de référence identitaire. On note aussi que, dans ces discours axés sur les fonctions des langues dans sa vie actuelle, l’ingouche, première langue citée, ici disparait.
  • Pour écrire, c’est l’anglais que DA cite en premier, ce qui produit une certaine jubilation, le plaisir semble associé à l’anglais, cette langue « moderne » en Pologne retrouvée au collège en France, sa langue de secours pour le test initial, « un peu » plus facile que le français, qu’elle perçoit plus accessible, peut-être moins normative, ou liée à une certaine émancipation, en tous cas qui lui plait et lui donne à écrire.

Appropriations langagières informelles et formelles, langues diversement légitimées selon divers statuts, explicites ou implicites…

82- E : […] la télé / tu la regardes en quelles langues ?
83- DA : en français
[…]
86- E : d’accord / euh / quand tu lis des livres/ est-ce que tu les // tu lis des livres en russe ou // -?-
87- DA : oui en russe / et en fran/ en français
88- E : d’accord / euh / quand tu écoutes de la musique // est-ce que tu écoutes de la musique française / anglaise ?
89- DA : oui / française / anglaise et russe
91- E : et quand tuuuu // est-ce que tu écris des fois […] ? […] tu écris des petits mots ? […] tu / tu aimes écrire ?
92- DA : oui
93- E : en quelles langues tu écris ?
94- DA : en anglais [sourires] // [rire]
95- E : t’écris en anglais / d’accord […] et pas en français / pas en russe / en anglais
DA : oui [sourires]
101- E : d’accord [sourires] […]
103- E : c’est facile pour toi d’écrire en anglais ?
104- DA : [XXX] un peu […] non c’est un peu / hum /// [hésitations] un peu difficile mais je peux

L’anglais, sa langue de secours… perçue plus facile… moins normative ?... émancipatrice ?

  • Il est intéressant de noter certains effets que semble avoir produit, sur DA, l'entretien d’explicitation mais aussi plus largement le travail plurilingue engagé (Cf. Fiche Terrain1) dans lequel il s’inscrit comme clôture.
  • En amont, l’observation des comportements et attitudes de DA lors du travail plurilingue engagé au fil des séances, avait déjà révélé une aisance dans les activités d’exploration par croisements de langues diverses, un abord serein de langues inconnues, des réflexes de déductions par mises en lien, une réelle aptitude d’adaptabilité inter-linguistique et culturelle au sein du groupe… Pour autant, DA peine à accorder de la valeur à son répertoire langagier. Dans l’entretien, répondre aux questions lui donne à dévoiler l’étendue de ses savoir-faire langagiers et toutes ses langues, 6 avec le français.
  • En a-t-elle assez? NON! Elle veut en apprendre d’autres, a déjà commencé, au collège, a découvert l’espagnol et relevé sa proximité au français, montrant par sa remarque que le français, encore inconnu quelques mois plus tôt, devient déjà pour elle une « langue de référence », en référence à laquelle elle ressent l’espagnol proche, sur laquelle elle s’appuie pour entrer dans cette langue, indiquant en cela aussi un début d’investissement affectif du français..

Ingouche, russe, tchéchène, polonais, français… encore curieuse d’autres langues…

Espagnol, chinois, deux langues en contraste :
le proche et le loin, l’étrangeté… et le devenu familier

110- E : […] tu aimerais apprendre une nouvelle langue ?
102- DA : oui
103- E : laquelle ? […]
104- DA : hum /mmm / chinois et espagnol [rire] […]
106-DA : je sais pas pourquoi / parce que c’est un peu
bizarre mais // j’aime […]
109-E : ouais et espagnol tu en fais au collège […] et tu
aimes bien ?
112-DA : oui c’est comme / c’est comme français
113-E : […] ça ça ça ressemble au français
114-DA : oui
115-E : et le chinois parce que c’est bizarre ? […]
120-DA : oui [rire]

Le processus d’appropriation et d’investissement du français comme langue d’affiliation apparait ici pleinement amorcé.

  • Semble s’opérer en DA une forme de conscientisation, mais aussi de légitimation accrue de son plurilinguisme en tant que compétence,
    ressources langagières diverses sur lesquelles s’appuyer pour l’appropriation du français, devenant à son tour langue-ressources pour d’autres apprentissages.

A l’issue de l’entretien, DA a accepté de « dessiner son répertoire de langues ». Les commentaires sont notés par l’enquêtrice à partir des remarques de DA

Dessins de DA, 2019

Représentation généalogique et situationnelle d’une
Histoire de langues complexe

  • A chaque langue du répertoire correspond un souvenir :
  • La Russie = une citation russe évoquant le printemps
  • La Pologne = ses animaux domestiques (un chat et un hamster)
  • L’Ingouchie = l’habitat traditionnel du peuple ingouche
  • La Tchétchénie = un arbre (« arbre » était le premier mot connu en tchétchène par DA)
  • L’anglais = une enseignante et ses amis de classe

Plan de l’exposition →
Imaginaires plurilingues entre familles et écoles : expériences, parcours, démarches didactiques

13 ans, née en Ingouchie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 1 : Collégiens, 2018-2019
Corpus : Vanessa Rousseau.
Analyses et construction du portrait :
Vanessa Rousseau et Aude Bretegnier

  • Adolescente âgée de 13 ans lors de l’entretien (2019)
  • Née en Ingouchie, « citoyenne » russe de « nationalité » ingouche.
  • Scolarisée en russe, en Ingouchie : école primaire + 1 année de collège.
  • Vers 2017, exil de la famille en Pologne. DA est re-scolarisée en polonais, au collège.
  • Arrivée en France fin 2018, DA est intégrée en classe de quatrième bénéficie du dispositif UPE2A.
  • En grande difficulté de compréhension et d’expression en français lors du test de positionnement initial, les semaines qui suivent son entrée dans le dispositif FLS dévoilent son sens relationnel développé, ce qui facilite son intégration parmi les autres et au collège.
  • Langues maternelles déclarées : ingouche, russe
  • Langues de scolarisation : russe, polonais, français (depuis fin 2018)
  • Autres langues d’usage citées :, tchéchène
  • LV1, LV2 : anglais, espagnol.
  • DA est née en 2005 en Ingouchie, république de la Fédération russe qui lui confère d’être de « citoyenneté » russe (notre « nationalité), et de « nationalité » ingouche (selon les sens distincts conférés à ces termes dans les politiques soviétiques).
  • Ce pays aux frontières instables, a toujours été, pendant et depuis l’Union soviétique, marqué par de nombreux conflits armés dont les enjeux s’entrecroisent, au sein du pays et dans la relation ambivalente avec la Russie mais aussi avec la Tchétchénie.
  • Interrogée sur son histoire de langues DA cite d’abord l’ingouche, « langue d’appartenance » (Dabène, 1994), première langue de l’enfance mais pas la seule: au sein du foyer, circule aussi le russe dans les interactions ordinaires, avec parents, frères et sœurs.
  • DA est ainsi « bilingue précoce », initialement socialisée à travers et en référence à deux langues qui, bien que co-officielles, n’ont pas le même « poids » sociolinguistique (Gasquet-cyrus & Petitjean, 2009) : à l’école notamment, le russe constitue l’unique langue d’enseignement. DA est scolarisée de l’école primaire au début du collège, et c’est donc en russe qu’elle entre dans l’écrit, construit ses apprentissages scolaires.
  • Vers 2016, un premier exil marque la trajectoire familiale vers la Pologne, européene depuis 2004, devenue terre de transition migratoire, porte vers l’Europe (ONU, 2015). DA est inscrite en collège, dans une situation que chacun espère temporaire.

Une trajectoire migratoire complexe, marquée par une pluralité de langues

Bilinguisme précoce ingouche – russe,
co-officielles mais inégalement légitimées socialement

1- E : Quelles langues tu parlais à la maison ?
2- DA : Hummm ingouchie
3- E : Ingouchie, avec ton papa et ta maman ?
4- DA : oui, euh oui
5- E : est-ce que tu parlais une AUTRE langue ?
6- DA : oui je parle russie
7- E : AH ! russe, tu parlais russE aussi, russe ouaih…
8- DA : ahh hum russe
[…]
11- E : d’accord, vous parliez deux langues tous les jours à la maison ?
12- DA : Oui
13- E : et vous mélangiez les langues ? Un peu d’ingouchie, un peu de russe tout le temps ?
14- DA : oui
15- E : d’accord, hummm avec tes frères et sœurs ?
16- DA : oui
17- E : Pareil ? Ingouchie et russe ?
18- DA : oui, oui avec toute ma famille
19- E : d’accord, avec toute ta famille OK, hummm donc ça c’était une langue que tu utilisais pour parler. Et pour écrire ? quelles langues tu utilisais ?
20- DA : euhh russie… russe

Bilinguisme non équilibré, asymétrie des compétences, en particulier à partir de la scolarisation : pour écrire, c’était le russe.

  • Au collège en Pologne, DA apprend ainsi le polonais, le russe devient « langue étrangère », et surtout elle découvre l’anglais, langue devenue en Pologne très attractive après la chute de l’Union soviétique (Leclerc, 2015), que DA investit activement.
  • Ingouche, russe, polonais, anglais… une autre langue apparait aussi dans son histoire sociolangagière, le tchétchène, que jusque-là elle n’avait jamais cité, ce qu’elle justifie avec ses mots: « on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène ».
  • On voit dans sa remarque tout le poids des catégorisations ethnolinguistiques qui disent aussi des frontières politiques et, au sein du pays, un phénomène de ségrégation sociale.
  • Cette langue tchétchène, si proche et longtemps non distinguée de l’ingouche, sur un territoire et avec un peuple ayant formé une même entité, un continuum culturel (Cf. Fiche contexte), langue des anciens Mêmes devenus Autres voire officiellement ennemis, c’est avec des copines que DA l’a apprise.
  • Cette appropriation informelle du tchétchène est intéressante, officiellement minorisé en Ingouchie, pratiqué dans l’intimité voire la clandestinité d’amitiés enfantines, qu’en tant que Russe elle n’avait PAS à parler…, mais avec laquelle, en tant qu’ingouch(ophon)e, DA trouve à s’affilier, qu’elle investit affectivement, qui lui donne à (re)faire communauté (Bretegnier, 2017).

Un répertoire plurilingue complexe… Des langues qui ne se dévoilent pas toutes aussi facilement …

47- E : donc tu apprenais l’anglais, un petit peu le français, tu parlais russe et ingouche ?
49- DA: et tchétchène
51- E : AH tu nous as pas dit le tchétchène !
52- DA : mais on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène
53- E : alors le tchéchène / tu le comprenais ?
54- DA : oui je parle et je comprends
55- E : […] dans ta famille il y a des gens qui parlent le tchéchène ?
56- DA : non ya personne
57- E : alors c’est des copines à toi qui parlaient tchéchène ? Non ? c’est des….
58- DA : bah oui
59- E : des copains copines ?
60- DA : oui
61- E : d’accord, et tu le parles et tu le comprends, et cette langue-là tu l’as apprise avec les copains copines ?
[…]
64- DA: oui

Le tchétchène, langue des anciens Mêmes devenus Autres, minorisée partout mais produisant un écho identitaire, investie comme langue d’affiliation

  • En France, fin 2018, DA est donc re-scolarisée en français, pour elle totalement étrangère, intégrée en quatrième aménagée « UPE2A ». Le test de positionnement initial la met en grande difficulté de compréhension et d’expression. Déterminée à s’exprimer, DA a recours à l’anglais et sollicite aussi le passage à l’anglais de l’examinateur.
  • 10 mois après, lors de l’entretien, DA s’exprime encore timidement mais comprend beaucoup. Encouragée, elle décrit ses pratiques langagières : regarde la télé en français, lit en russe et en français…
  • Ses discours révèlent la complexité de son plurilinguisme, son histoire d’appropriations informelles et/ou formelles de langues dotées de statuts divers, entre statuts officiels mobilisant des identités nationales, produisant des hiérarchies et des frontières, et statuts implicites, vécus et reconstruits, mobilisant des filiations culturelles transfrontalières, créant d’autres sphères de référence identitaire. On note aussi que, dans ces discours axés sur les fonctions des langues dans sa vie actuelle, l’ingouche, première langue citée, ici disparait.
  • Pour écrire, c’est l’anglais que DA cite en premier, ce qui produit une certaine jubilation, le plaisir semble associé à l’anglais, cette langue « moderne » en Pologne retrouvée au collège en France, sa langue de secours pour le test initial, « un peu » plus facile que le français, qu’elle perçoit plus accessible, peut-être moins normative, ou liée à une certaine émancipation, en tous cas qui lui plait et lui donne à écrire.

Appropriations langagières informelles et formelles, langues diversement légitimées selon divers statuts, explicites ou implicites…

82- E : […] la télé / tu la regardes en quelles langues ?
83- DA : en français
[…]
86- E : d’accord / euh / quand tu lis des livres/ est-ce que tu les // tu lis des livres en russe ou // -?-
87- DA : oui en russe / et en fran/ en français
88- E : d’accord / euh / quand tu écoutes de la musique // est-ce que tu écoutes de la musique française / anglaise ?
89- DA : oui / française / anglaise et russe
91- E : et quand tuuuu // est-ce que tu écris des fois […] ? […] tu écris des petits mots ? […] tu / tu aimes écrire ?
92- DA : oui
93- E : en quelles langues tu écris ?
94- DA : en anglais [sourires] // [rire]
95- E : t’écris en anglais / d’accord […] et pas en français / pas en russe / en anglais
DA : oui [sourires]
101- E : d’accord [sourires] […]
103- E : c’est facile pour toi d’écrire en anglais ?
104- DA : [XXX] un peu […] non c’est un peu / hum /// [hésitations] un peu difficile mais je peux

L’anglais, sa langue de secours… perçue plus facile… moins normative ?... émancipatrice ?

  • Il est intéressant de noter certains effets que semble avoir produit, sur DA, l'entretien d’explicitation mais aussi plus largement le travail plurilingue engagé (Cf. Fiche Terrain1) dans lequel il s’inscrit comme clôture.
  • En amont, l’observation des comportements et attitudes de DA lors du travail plurilingue engagé au fil des séances, avait déjà révélé une aisance dans les activités d’exploration par croisements de langues diverses, un abord serein de langues inconnues, des réflexes de déductions par mises en lien, une réelle aptitude d’adaptabilité inter-linguistique et culturelle au sein du groupe… Pour autant, DA peine à accorder de la valeur à son répertoire langagier. Dans l’entretien, répondre aux questions lui donne à dévoiler l’étendue de ses savoir-faire langagiers et toutes ses langues, 6 avec le français.
  • En a-t-elle assez? NON! Elle veut en apprendre d’autres, a déjà commencé, au collège, a découvert l’espagnol et relevé sa proximité au français, montrant par sa remarque que le français, encore inconnu quelques mois plus tôt, devient déjà pour elle une « langue de référence », en référence à laquelle elle ressent l’espagnol proche, sur laquelle elle s’appuie pour entrer dans cette langue, indiquant en cela aussi un début d’investissement affectif du français..

Ingouche, russe, tchéchène, polonais, français… encore curieuse d’autres langues…

Espagnol, chinois, deux langues en contraste :
le proche et le loin, l’étrangeté… et le devenu familier

110- E : […] tu aimerais apprendre une nouvelle langue ?
102- DA : oui
103- E : laquelle ? […]
104- DA : hum /mmm / chinois et espagnol [rire] […]
106-DA : je sais pas pourquoi / parce que c’est un peu
bizarre mais // j’aime […]
109-E : ouais et espagnol tu en fais au collège […] et tu
aimes bien ?
112-DA : oui c’est comme / c’est comme français
113-E : […] ça ça ça ressemble au français
114-DA : oui
115-E : et le chinois parce que c’est bizarre ? […]
120-DA : oui [rire]

Le processus d’appropriation et d’investissement du français comme langue d’affiliation apparait ici pleinement amorcé.

  • Semble s’opérer en DA une forme de conscientisation, mais aussi de légitimation accrue de son plurilinguisme en tant que compétence,
    ressources langagières diverses sur lesquelles s’appuyer pour l’appropriation du français, devenant à son tour langue-ressources pour d’autres apprentissages.

A l’issue de l’entretien, DA a accepté de « dessiner son répertoire de langues ». Les commentaires sont notés par l’enquêtrice à partir des remarques de DA

Dessins de DA, 2019

Représentation généalogique et situationnelle d’une
Histoire de langues complexe

  • A chaque langue du répertoire correspond un souvenir :
  • La Russie = une citation russe évoquant le printemps
  • La Pologne = ses animaux domestiques (un chat et un hamster)
  • L’Ingouchie = l’habitat traditionnel du peuple ingouche
  • La Tchétchénie = un arbre (« arbre » était le premier mot connu en tchétchène par DA)
  • L’anglais = une enseignante et ses amis de classe

13 ans, née en Ingouchie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 1 : Collégiens, 2018-2019
Corpus : Vanessa Rousseau.
Analyses et construction du portrait :
Vanessa Rousseau et Aude Bretegnier

  • Adolescente âgée de 13 ans lors de l’entretien (2019)
  • Née en Ingouchie, « citoyenne » russe de « nationalité » ingouche.
  • Scolarisée en russe, en Ingouchie : école primaire + 1 année de collège.
  • Vers 2017, exil de la famille en Pologne. DA est re-scolarisée en polonais, au collège.
  • Arrivée en France fin 2018, DA est intégrée en classe de quatrième bénéficie du dispositif UPE2A.
  • En grande difficulté de compréhension et d’expression en français lors du test de positionnement initial, les semaines qui suivent son entrée dans le dispositif FLS dévoilent son sens relationnel développé, ce qui facilite son intégration parmi les autres et au collège.
  • Langues maternelles déclarées : ingouche, russe
  • Langues de scolarisation : russe, polonais, français (depuis fin 2018)
  • Autres langues d’usage citées :, tchéchène
  • LV1, LV2 : anglais, espagnol.
  • DA est née en 2005 en Ingouchie, république de la Fédération russe qui lui confère d’être de « citoyenneté » russe (notre « nationalité), et de « nationalité » ingouche (selon les sens distincts conférés à ces termes dans les politiques soviétiques).
  • Ce pays aux frontières instables, a toujours été, pendant et depuis l’Union soviétique, marqué par de nombreux conflits armés dont les enjeux s’entrecroisent, au sein du pays et dans la relation ambivalente avec la Russie mais aussi avec la Tchétchénie.
  • Interrogée sur son histoire de langues DA cite d’abord l’ingouche, « langue d’appartenance » (Dabène, 1994), première langue de l’enfance mais pas la seule: au sein du foyer, circule aussi le russe dans les interactions ordinaires, avec parents, frères et sœurs.
  • DA est ainsi « bilingue précoce », initialement socialisée à travers et en référence à deux langues qui, bien que co-officielles, n’ont pas le même « poids » sociolinguistique (Gasquet-cyrus & Petitjean, 2009) : à l’école notamment, le russe constitue l’unique langue d’enseignement. DA est scolarisée de l’école primaire au début du collège, et c’est donc en russe qu’elle entre dans l’écrit, construit ses apprentissages scolaires.
  • Vers 2016, un premier exil marque la trajectoire familiale vers la Pologne, européene depuis 2004, devenue terre de transition migratoire, porte vers l’Europe (ONU, 2015). DA est inscrite en collège, dans une situation que chacun espère temporaire.

Une trajectoire migratoire complexe, marquée par une pluralité de langues

Bilinguisme précoce ingouche – russe,
co-officielles mais inégalement légitimées socialement

1- E : Quelles langues tu parlais à la maison ?
2- DA : Hummm ingouchie
3- E : Ingouchie, avec ton papa et ta maman ?
4- DA : oui, euh oui
5- E : est-ce que tu parlais une AUTRE langue ?
6- DA : oui je parle russie
7- E : AH ! russe, tu parlais russE aussi, russe ouaih…
8- DA : ahh hum russe
[…]
11- E : d’accord, vous parliez deux langues tous les jours à la maison ?
12- DA : Oui
13- E : et vous mélangiez les langues ? Un peu d’ingouchie, un peu de russe tout le temps ?
14- DA : oui
15- E : d’accord, hummm avec tes frères et sœurs ?
16- DA : oui
17- E : Pareil ? Ingouchie et russe ?
18- DA : oui, oui avec toute ma famille
19- E : d’accord, avec toute ta famille OK, hummm donc ça c’était une langue que tu utilisais pour parler. Et pour écrire ? quelles langues tu utilisais ?
20- DA : euhh russie… russe

Bilinguisme non équilibré, asymétrie des compétences, en particulier à partir de la scolarisation : pour écrire, c’était le russe.

  • Au collège en Pologne, DA apprend ainsi le polonais, le russe devient « langue étrangère », et surtout elle découvre l’anglais, langue devenue en Pologne très attractive après la chute de l’Union soviétique (Leclerc, 2015), que DA investit activement.
  • Ingouche, russe, polonais, anglais… une autre langue apparait aussi dans son histoire sociolangagière, le tchétchène, que jusque-là elle n’avait jamais cité, ce qu’elle justifie avec ses mots: « on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène ».
  • On voit dans sa remarque tout le poids des catégorisations ethnolinguistiques qui disent aussi des frontières politiques et, au sein du pays, un phénomène de ségrégation sociale.
  • Cette langue tchétchène, si proche et longtemps non distinguée de l’ingouche, sur un territoire et avec un peuple ayant formé une même entité, un continuum culturel (Cf. Fiche contexte), langue des anciens Mêmes devenus Autres voire officiellement ennemis, c’est avec des copines que DA l’a apprise.
  • Cette appropriation informelle du tchétchène est intéressante, officiellement minorisé en Ingouchie, pratiqué dans l’intimité voire la clandestinité d’amitiés enfantines, qu’en tant que Russe elle n’avait PAS à parler…, mais avec laquelle, en tant qu’ingouch(ophon)e, DA trouve à s’affilier, qu’elle investit affectivement, qui lui donne à (re)faire communauté (Bretegnier, 2017).

Un répertoire plurilingue complexe… Des langues qui ne se dévoilent pas toutes aussi facilement …

47- E : donc tu apprenais l’anglais, un petit peu le français, tu parlais russe et ingouche ?
49- DA: et tchétchène
51- E : AH tu nous as pas dit le tchétchène !
52- DA : mais on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène
53- E : alors le tchéchène / tu le comprenais ?
54- DA : oui je parle et je comprends
55- E : […] dans ta famille il y a des gens qui parlent le tchéchène ?
56- DA : non ya personne
57- E : alors c’est des copines à toi qui parlaient tchéchène ? Non ? c’est des….
58- DA : bah oui
59- E : des copains copines ?
60- DA : oui
61- E : d’accord, et tu le parles et tu le comprends, et cette langue-là tu l’as apprise avec les copains copines ?
[…]
64- DA: oui

Le tchétchène, langue des anciens Mêmes devenus Autres, minorisée partout mais produisant un écho identitaire, investie comme langue d’affiliation

  • En France, fin 2018, DA est donc re-scolarisée en français, pour elle totalement étrangère, intégrée en quatrième aménagée « UPE2A ». Le test de positionnement initial la met en grande difficulté de compréhension et d’expression. Déterminée à s’exprimer, DA a recours à l’anglais et sollicite aussi le passage à l’anglais de l’examinateur.
  • 10 mois après, lors de l’entretien, DA s’exprime encore timidement mais comprend beaucoup. Encouragée, elle décrit ses pratiques langagières : regarde la télé en français, lit en russe et en français…
  • Ses discours révèlent la complexité de son plurilinguisme, son histoire d’appropriations informelles et/ou formelles de langues dotées de statuts divers, entre statuts officiels mobilisant des identités nationales, produisant des hiérarchies et des frontières, et statuts implicites, vécus et reconstruits, mobilisant des filiations culturelles transfrontalières, créant d’autres sphères de référence identitaire. On note aussi que, dans ces discours axés sur les fonctions des langues dans sa vie actuelle, l’ingouche, première langue citée, ici disparait.
  • Pour écrire, c’est l’anglais que DA cite en premier, ce qui produit une certaine jubilation, le plaisir semble associé à l’anglais, cette langue « moderne » en Pologne retrouvée au collège en France, sa langue de secours pour le test initial, « un peu » plus facile que le français, qu’elle perçoit plus accessible, peut-être moins normative, ou liée à une certaine émancipation, en tous cas qui lui plait et lui donne à écrire.

Appropriations langagières informelles et formelles, langues diversement légitimées selon divers statuts, explicites ou implicites…

82- E : […] la télé / tu la regardes en quelles langues ?
83- DA : en français
[…]
86- E : d’accord / euh / quand tu lis des livres/ est-ce que tu les // tu lis des livres en russe ou // -?-
87- DA : oui en russe / et en fran/ en français
88- E : d’accord / euh / quand tu écoutes de la musique // est-ce que tu écoutes de la musique française / anglaise ?
89- DA : oui / française / anglaise et russe
91- E : et quand tuuuu // est-ce que tu écris des fois […] ? […] tu écris des petits mots ? […] tu / tu aimes écrire ?
92- DA : oui
93- E : en quelles langues tu écris ?
94- DA : en anglais [sourires] // [rire]
95- E : t’écris en anglais / d’accord […] et pas en français / pas en russe / en anglais
DA : oui [sourires]
101- E : d’accord [sourires] […]
103- E : c’est facile pour toi d’écrire en anglais ?
104- DA : [XXX] un peu […] non c’est un peu / hum /// [hésitations] un peu difficile mais je peux

L’anglais, sa langue de secours… perçue plus facile… moins normative ?... émancipatrice ?

  • Il est intéressant de noter certains effets que semble avoir produit, sur DA, l'entretien d’explicitation mais aussi plus largement le travail plurilingue engagé (Cf. Fiche Terrain1) dans lequel il s’inscrit comme clôture.
  • En amont, l’observation des comportements et attitudes de DA lors du travail plurilingue engagé au fil des séances, avait déjà révélé une aisance dans les activités d’exploration par croisements de langues diverses, un abord serein de langues inconnues, des réflexes de déductions par mises en lien, une réelle aptitude d’adaptabilité inter-linguistique et culturelle au sein du groupe… Pour autant, DA peine à accorder de la valeur à son répertoire langagier. Dans l’entretien, répondre aux questions lui donne à dévoiler l’étendue de ses savoir-faire langagiers et toutes ses langues, 6 avec le français.
  • En a-t-elle assez? NON! Elle veut en apprendre d’autres, a déjà commencé, au collège, a découvert l’espagnol et relevé sa proximité au français, montrant par sa remarque que le français, encore inconnu quelques mois plus tôt, devient déjà pour elle une « langue de référence », en référence à laquelle elle ressent l’espagnol proche, sur laquelle elle s’appuie pour entrer dans cette langue, indiquant en cela aussi un début d’investissement affectif du français..

Ingouche, russe, tchéchène, polonais, français… encore curieuse d’autres langues…

Espagnol, chinois, deux langues en contraste :
le proche et le loin, l’étrangeté… et le devenu familier

110- E : […] tu aimerais apprendre une nouvelle langue ?
102- DA : oui
103- E : laquelle ? […]
104- DA : hum /mmm / chinois et espagnol [rire] […]
106-DA : je sais pas pourquoi / parce que c’est un peu
bizarre mais // j’aime […]
109-E : ouais et espagnol tu en fais au collège […] et tu
aimes bien ?
112-DA : oui c’est comme / c’est comme français
113-E : […] ça ça ça ressemble au français
114-DA : oui
115-E : et le chinois parce que c’est bizarre ? […]
120-DA : oui [rire]

Le processus d’appropriation et d’investissement du français comme langue d’affiliation apparait ici pleinement amorcé.

  • Semble s’opérer en DA une forme de conscientisation, mais aussi de légitimation accrue de son plurilinguisme en tant que compétence,
    ressources langagières diverses sur lesquelles s’appuyer pour l’appropriation du français, devenant à son tour langue-ressources pour d’autres apprentissages.

A l’issue de l’entretien, DA a accepté de « dessiner son répertoire de langues ». Les commentaires sont notés par l’enquêtrice à partir des remarques de DA

Dessins de DA, 2019

Représentation généalogique et situationnelle d’une
Histoire de langues complexe

  • A chaque langue du répertoire correspond un souvenir :
  • La Russie = une citation russe évoquant le printemps
  • La Pologne = ses animaux domestiques (un chat et un hamster)
  • L’Ingouchie = l’habitat traditionnel du peuple ingouche
  • La Tchétchénie = un arbre (« arbre » était le premier mot connu en tchétchène par DA)
  • L’anglais = une enseignante et ses amis de classe

À CONSULTER...

13 ans, née en Ingouchie

Fragments d’histoire de langues

Terrain 1 : Collégiens, 2018-2019
Corpus : Vanessa Rousseau.
Analyses et construction du portrait :
Vanessa Rousseau et Aude Bretegnier

  • Adolescente âgée de 13 ans lors de l’entretien (2019)
  • Née en Ingouchie, « citoyenne » russe de « nationalité » ingouche.
  • Scolarisée en russe, en Ingouchie : école primaire + 1 année de collège.
  • Vers 2017, exil de la famille en Pologne. DA est re-scolarisée en polonais, au collège.
  • Arrivée en France fin 2018, DA est intégrée en classe de quatrième bénéficie du dispositif UPE2A.
  • En grande difficulté de compréhension et d’expression en français lors du test de positionnement initial, les semaines qui suivent son entrée dans le dispositif FLS dévoilent son sens relationnel développé, ce qui facilite son intégration parmi les autres et au collège.
  • Langues maternelles déclarées : ingouche, russe
  • Langues de scolarisation : russe, polonais, français (depuis fin 2018)
  • Autres langues d’usage citées :, tchéchène
  • LV1, LV2 : anglais, espagnol.
  • DA est née en 2005 en Ingouchie, république de la Fédération russe qui lui confère d’être de « citoyenneté » russe (notre « nationalité), et de « nationalité » ingouche (selon les sens distincts conférés à ces termes dans les politiques soviétiques).
  • Ce pays aux frontières instables, a toujours été, pendant et depuis l’Union soviétique, marqué par de nombreux conflits armés dont les enjeux s’entrecroisent, au sein du pays et dans la relation ambivalente avec la Russie mais aussi avec la Tchétchénie.
  • Interrogée sur son histoire de langues DA cite d’abord l’ingouche, « langue d’appartenance » (Dabène, 1994), première langue de l’enfance mais pas la seule: au sein du foyer, circule aussi le russe dans les interactions ordinaires, avec parents, frères et sœurs.
  • DA est ainsi « bilingue précoce », initialement socialisée à travers et en référence à deux langues qui, bien que co-officielles, n’ont pas le même « poids » sociolinguistique (Gasquet-cyrus & Petitjean, 2009) : à l’école notamment, le russe constitue l’unique langue d’enseignement. DA est scolarisée de l’école primaire au début du collège, et c’est donc en russe qu’elle entre dans l’écrit, construit ses apprentissages scolaires.
  • Vers 2016, un premier exil marque la trajectoire familiale vers la Pologne, européene depuis 2004, devenue terre de transition migratoire, porte vers l’Europe (ONU, 2015). DA est inscrite en collège, dans une situation que chacun espère temporaire.

Une trajectoire migratoire complexe, marquée par une pluralité de langues

Bilinguisme précoce ingouche – russe,
co-officielles mais inégalement légitimées socialement

1- E : Quelles langues tu parlais à la maison ?
2- DA : Hummm ingouchie
3- E : Ingouchie, avec ton papa et ta maman ?
4- DA : oui, euh oui
5- E : est-ce que tu parlais une AUTRE langue ?
6- DA : oui je parle russie
7- E : AH ! russe, tu parlais russE aussi, russe ouaih…
8- DA : ahh hum russe
[…]
11- E : d’accord, vous parliez deux langues tous les jours à la maison ?
12- DA : Oui
13- E : et vous mélangiez les langues ? Un peu d’ingouchie, un peu de russe tout le temps ?
14- DA : oui
15- E : d’accord, hummm avec tes frères et sœurs ?
16- DA : oui
17- E : Pareil ? Ingouchie et russe ?
18- DA : oui, oui avec toute ma famille
19- E : d’accord, avec toute ta famille OK, hummm donc ça c’était une langue que tu utilisais pour parler. Et pour écrire ? quelles langues tu utilisais ?
20- DA : euhh russie… russe

Bilinguisme non équilibré, asymétrie des compétences, en particulier à partir de la scolarisation : pour écrire, c’était le russe.

  • Au collège en Pologne, DA apprend ainsi le polonais, le russe devient « langue étrangère », et surtout elle découvre l’anglais, langue devenue en Pologne très attractive après la chute de l’Union soviétique (Leclerc, 2015), que DA investit activement.
  • Ingouche, russe, polonais, anglais… une autre langue apparait aussi dans son histoire sociolangagière, le tchétchène, que jusque-là elle n’avait jamais cité, ce qu’elle justifie avec ses mots: « on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène ».
  • On voit dans sa remarque tout le poids des catégorisations ethnolinguistiques qui disent aussi des frontières politiques et, au sein du pays, un phénomène de ségrégation sociale.
  • Cette langue tchétchène, si proche et longtemps non distinguée de l’ingouche, sur un territoire et avec un peuple ayant formé une même entité, un continuum culturel (Cf. Fiche contexte), langue des anciens Mêmes devenus Autres voire officiellement ennemis, c’est avec des copines que DA l’a apprise.
  • Cette appropriation informelle du tchétchène est intéressante, officiellement minorisé en Ingouchie, pratiqué dans l’intimité voire la clandestinité d’amitiés enfantines, qu’en tant que Russe elle n’avait PAS à parler…, mais avec laquelle, en tant qu’ingouch(ophon)e, DA trouve à s’affilier, qu’elle investit affectivement, qui lui donne à (re)faire communauté (Bretegnier, 2017).

Un répertoire plurilingue complexe… Des langues qui ne se dévoilent pas toutes aussi facilement …

47- E : donc tu apprenais l’anglais, un petit peu le français, tu parlais russe et ingouche ?
49- DA: et tchétchène
51- E : AH tu nous as pas dit le tchétchène !
52- DA : mais on parle pas en Russie parce que moi j’suis pas Tchéchène
53- E : alors le tchéchène / tu le comprenais ?
54- DA : oui je parle et je comprends
55- E : […] dans ta famille il y a des gens qui parlent le tchéchène ?
56- DA : non ya personne
57- E : alors c’est des copines à toi qui parlaient tchéchène ? Non ? c’est des….
58- DA : bah oui
59- E : des copains copines ?
60- DA : oui
61- E : d’accord, et tu le parles et tu le comprends, et cette langue-là tu l’as apprise avec les copains copines ?
[…]
64- DA: oui

Le tchétchène, langue des anciens Mêmes devenus Autres, minorisée partout mais produisant un écho identitaire, investie comme langue d’affiliation

  • En France, fin 2018, DA est donc re-scolarisée en français, pour elle totalement étrangère, intégrée en quatrième aménagée « UPE2A ». Le test de positionnement initial la met en grande difficulté de compréhension et d’expression. Déterminée à s’exprimer, DA a recours à l’anglais et sollicite aussi le passage à l’anglais de l’examinateur.
  • 10 mois après, lors de l’entretien, DA s’exprime encore timidement mais comprend beaucoup. Encouragée, elle décrit ses pratiques langagières : regarde la télé en français, lit en russe et en français…
  • Ses discours révèlent la complexité de son plurilinguisme, son histoire d’appropriations informelles et/ou formelles de langues dotées de statuts divers, entre statuts officiels mobilisant des identités nationales, produisant des hiérarchies et des frontières, et statuts implicites, vécus et reconstruits, mobilisant des filiations culturelles transfrontalières, créant d’autres sphères de référence identitaire. On note aussi que, dans ces discours axés sur les fonctions des langues dans sa vie actuelle, l’ingouche, première langue citée, ici disparait.
  • Pour écrire, c’est l’anglais que DA cite en premier, ce qui produit une certaine jubilation, le plaisir semble associé à l’anglais, cette langue « moderne » en Pologne retrouvée au collège en France, sa langue de secours pour le test initial, « un peu » plus facile que le français, qu’elle perçoit plus accessible, peut-être moins normative, ou liée à une certaine émancipation, en tous cas qui lui plait et lui donne à écrire.

Appropriations langagières informelles et formelles, langues diversement légitimées selon divers statuts, explicites ou implicites…

82- E : […] la télé / tu la regardes en quelles langues ?
83- DA : en français
[…]
86- E : d’accord / euh / quand tu lis des livres/ est-ce que tu les // tu lis des livres en russe ou // -?-
87- DA : oui en russe / et en fran/ en français
88- E : d’accord / euh / quand tu écoutes de la musique // est-ce que tu écoutes de la musique française / anglaise ?
89- DA : oui / française / anglaise et russe
91- E : et quand tuuuu // est-ce que tu écris des fois […] ? […] tu écris des petits mots ? […] tu / tu aimes écrire ?
92- DA : oui
93- E : en quelles langues tu écris ?
94- DA : en anglais [sourires] // [rire]
95- E : t’écris en anglais / d’accord […] et pas en français / pas en russe / en anglais
DA : oui [sourires]
101- E : d’accord [sourires] […]
103- E : c’est facile pour toi d’écrire en anglais ?
104- DA : [XXX] un peu […] non c’est un peu / hum /// [hésitations] un peu difficile mais je peux

L’anglais, sa langue de secours… perçue plus facile… moins normative ?... émancipatrice ?

  • Il est intéressant de noter certains effets que semble avoir produit, sur DA, l'entretien d’explicitation mais aussi plus largement le travail plurilingue engagé (Cf. Fiche Terrain1) dans lequel il s’inscrit comme clôture.
  • En amont, l’observation des comportements et attitudes de DA lors du travail plurilingue engagé au fil des séances, avait déjà révélé une aisance dans les activités d’exploration par croisements de langues diverses, un abord serein de langues inconnues, des réflexes de déductions par mises en lien, une réelle aptitude d’adaptabilité inter-linguistique et culturelle au sein du groupe… Pour autant, DA peine à accorder de la valeur à son répertoire langagier. Dans l’entretien, répondre aux questions lui donne à dévoiler l’étendue de ses savoir-faire langagiers et toutes ses langues, 6 avec le français.
  • En a-t-elle assez? NON! Elle veut en apprendre d’autres, a déjà commencé, au collège, a découvert l’espagnol et relevé sa proximité au français, montrant par sa remarque que le français, encore inconnu quelques mois plus tôt, devient déjà pour elle une « langue de référence », en référence à laquelle elle ressent l’espagnol proche, sur laquelle elle s’appuie pour entrer dans cette langue, indiquant en cela aussi un début d’investissement affectif du français..

Ingouche, russe, tchéchène, polonais, français… encore curieuse d’autres langues…

Espagnol, chinois, deux langues en contraste :
le proche et le loin, l’étrangeté… et le devenu familier

110- E : […] tu aimerais apprendre une nouvelle langue ?
102- DA : oui
103- E : laquelle ? […]
104- DA : hum /mmm / chinois et espagnol [rire] […]
106-DA : je sais pas pourquoi / parce que c’est un peu
bizarre mais // j’aime […]
109-E : ouais et espagnol tu en fais au collège […] et tu
aimes bien ?
112-DA : oui c’est comme / c’est comme français
113-E : […] ça ça ça ressemble au français
114-DA : oui
115-E : et le chinois parce que c’est bizarre ? […]
120-DA : oui [rire]

Le processus d’appropriation et d’investissement du français comme langue d’affiliation apparait ici pleinement amorcé.

  • Semble s’opérer en DA une forme de conscientisation, mais aussi de légitimation accrue de son plurilinguisme en tant que compétence,
    ressources langagières diverses sur lesquelles s’appuyer pour l’appropriation du français, devenant à son tour langue-ressources pour d’autres apprentissages.

A l’issue de l’entretien, DA a accepté de « dessiner son répertoire de langues ». Les commentaires sont notés par l’enquêtrice à partir des remarques de DA

Dessins de DA, 2019

Représentation généalogique et situationnelle d’une
Histoire de langues complexe

  • A chaque langue du répertoire correspond un souvenir :
  • La Russie = une citation russe évoquant le printemps
  • La Pologne = ses animaux domestiques (un chat et un hamster)
  • L’Ingouchie = l’habitat traditionnel du peuple ingouche
  • La Tchétchénie = un arbre (« arbre » était le premier mot connu en tchétchène par DA)
  • L’anglais = une enseignante et ses amis de classe

Enfances Humanistes

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